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Léonard de Vinci de Serge Bramly

Publié le par Jean-Yves

Parmi les grandes dates qui ont dû compter dans la vie du peintre, Serge Bramly en restitue une, occultée par les précédents biographes. Il s'agit de 1476, année où il est traduit en justice, avec trois autres garçons, pour sodomie. Il a alors vingt-quatre ans.




Léonard est né à Vinci, petit village de la région de Florence, le 15 avril 1452. Il est le fruit, illégitime, des amours de Piero de Vinci, respectable notaire de vingt-six ans, et de Caterina, une simple paysanne de vingt-deux ans. L'année même de la naissance de Léonard, son père, au lieu d'épouser sa mère, prend pour épouse une jeune et bien dotée Florentine de seize ans, Albiera Amadori. Il s'installe avec elle dans la capitale toscane, confiant son fils à la garde de ses vieux parents. C'est chez eux que, probablement après avoir été sevré, il sera élevé. Sa mère est écartée. Très vite elle se marie avec un paysan des environs, Antonio, dit l'Accattabriga (le Querelleur) et lui donnera plusieurs enfants, légitimes, eux. On ne saura rien de plus sur la mère de Léonard. Voit-elle de temps en temps son fils ? Léonard connaîtra-t-il ses demi-frères et demi-sœurs ? Serge Bramly pense qu'en raison du proche voisinage de tous les protagonistes de cette histoire c'est probablement le cas.


Quoi qu'il en soit, si Léonard n'a pas de vraie mère auprès de lui, en revanche, il ne manque pas de pères. Entre son vieux grand-père, un doux gentilhomme paysan qui mourra octogénaire, son lointain et ambitieux père florentin et son jeune oncle Francesco, il a le choix. Agé de seize ans à la naissance de Léonard, ce dernier, semble très proche du petit bâtard. A sa mort, n'ayant pas d'enfants, Francesco laissera, chose rare pour l'époque, tous ses biens à Léonard, au détriment de ses nombreux neveux et nièces légitimes.


Donc, trois pères pour Léonard qui, pour la tendresse maternelle, n'aura comme seul recours que sa grand-mère paternelle, monna Lucia. Peut-être aussi, durant les périodes de villégiature, ses jeunes belles-mères successives ? C'est vers quatorze ans, pense Serge Bramly, que Léonard quitte Vinci pour Florence. A ce moment-là, son grand-père et sa grand-mère sont morts et son oncle Francesco vient de se marier. C'est une grande rupture dans sa vie. Une période capitale et sans doute douloureuse. Dès lors, il est placé par son père, qui décidément n'en veut pas, comme apprenti dans l'atelier du peintre-sculpteur Verrocchio. Une grande chance et un choix judicieux cependant pour ce bâtard qui ne peut prétendre qu'à l'étude d'arts mineurs. Ainsi considérait-on ces disciplines à l'époque. Disciplines d'ailleurs plus proches de l'artisanat que de l'art : le droit, la médecine, les belles-lettres étant réservés aux vrais fils de bonne famille.


Quand il arrive à Florence, Léonard n'a qu'une culture assez fruste de garçon de campagne. Certes, il connaît Dante par cœur (la grande œuvre d'alors dans laquelle on apprend à lire ainsi que les rudiments de la morale et de la religion), mais il ne sait ni le grec ni le latin (il se mettra au latin tout seul à quarante ans). Chez son maître Verrocchio (encore un père supplémentaire), il va tout apprendre. Non seulement celui-ci est au faîte de son art, mais l'on rencontre dans son atelier les esprits pluridisciplinaires les plus en pointe de cette époque. Une véritable formation « polytechnique » est ainsi offerte à Léonard, esprit curieux et assoiffé de culture s'il en est. Léonard, d'ailleurs, se trouvera si bien chez Verrocchio qu'il y restera bien au-delà du temps normal de l'apprentissage. A vingt-cinq ans passés, on le retrouve encore chez son maître.


On est alors en plein âge d'or de la Renaissance. La Florence de Laurent de Médicis n'est-elle pas l'âme du Quattrocento ? On croyait que la connaissance, l'art allaient pouvoir dominer la nature. On découvrait alors le sentiment esthétique d'une manière complètement neuve. On était loin de la décadence, du ressassement artistique.


Pour Serge Bramly, se référant au témoignage de Machiavel, la Florence de Laurent le Magnifique et d'avant Savonarole est alors une ville d'impiété et de luxe tapageur. Où la jeunesse dorée, oisive, ne pense qu'au plaisir et à la beauté : « Les jeunes gens chics portent alors les cheveux longs, coupés en frange sur le front et bouclés au fer, un bonnet ou un turban, souvent de teinte vive, un pourpoint ajusté, des chausses collantes montant jusqu'à la taille et munies d'une braguette parfois soulignée jusqu'à l'obscène... »


C'est dans cette ville d'intense création, et aussi de haute homosexualité, que Léonard, jeune dandy, très beau selon les chroniqueurs et d'une tenue très soignée (à soixante ans on le décrit encore portant un manteau rose et court, alors que la mode est aux manteaux longs) est accusé de sodomie. Dans son livre, Serge Bramly n'hésite pas à évoquer cet évènement de la vie de Léonard.


En 1476, une lettre anonyme, mais précise, est adressée à l'administration judiciaire de la Seigneurie. Quatre jeunes gens y sont accusés de « sodomie active » sur la personne d'un jeune modèle de dix-sept ans, déjà connu des tribunaux pour ses « mauvaises mœurs ». Les quatre complices sont : un jeune tailleur, un apprenti orfèvre, un jeune peintre (Léonard) et un parent de la famille des Médicis. L'appareil judiciaire se met en marche : inculpations, interrogatoires, enquête et scandale public. Le premier jugement qui entérine l'accusation est suivi d'un deuxième jugement, quelques mois après. Mais comme à ce moment-là, conformément à la loi en vigueur, l'accusation ne se fait pas connaître et n'apporte pas les preuves nécessaires, c'est le non-lieu.


Ce n'est vraisemblablement pas Léonard, alors inconnu, qui est visé dans cette affaire, mais c'est plutôt la famille des Médicis qu'on tente de discréditer par tous les moyens. Les luttes de faction abondent alors à Florence. Cependant, il valait mieux ne pas se faire connaître du tyran.


Il reste que la publicité sur cette affaire a dû ébranler psychologiquement Léonard et lui poser quelques problèmes vis-à-vis de son père. On peut penser aussi que l'accusation précise de « sodomie active » permet d'ébranler un peu les certitudes de ceux qui, admettant le plus souvent du bout des lèvres l'homosexualité de Léonard, en ont conclu, comme Freud (1), qu'elle était soit refoulée, soit sublimée ou alors purement passive.


Vers trente ans, Léonard quitte Florence pour Milan. Dans ses carnets, en marge des notes, il dessine des visages d'une tristesse effarante, reflétant ses états d'âme d'alors. Il n'a pas réussi à Florence, il n'a rien fait d'essentiel et a quitté la ville de son père en laissant derrière lui deux tableaux inachevés : L'Adoration des Rois mages et le Saint-Jérôme. L'inachèvement est une pratique courante chez Léonard qui, malgré une assez longue vie, a peint très peu : moins de quinze œuvres lui sont entièrement attribuées avec certitude. Et encore, une peinture sur trois est inachevée ! Pour quelles raisons ? Les circonstances historiques, les exigences élevées de Léonard pour son art n'expliquent pas tout. Un trait profond de son caractère et sa vie affective seraient-ils pour quelque chose dans cet état de fait ?


Par la suite, Léonard est heureux à Milan. C'est dans ces années-là qu'il écrit dans ses carnets : « L'amour me donne du plaisir. » Il va rester près de vingt ans dans la capitale lombarde, troquant Laurent de Médicis contre Ludovic Sforza, dit le More. Autre ville, autre protecteur. Autre père aussi ? Il est vrai qu'à l'époque tous les artistes devaient passer par ce système de mécénat et se faire plus ou moins courtisan qui d'un duc, qui d'un roi, qui d'un pape. Avec le More, Léonard jouit d'une grande liberté. Il donne cours à ses multiples talents de peintre, de sculpteur, d'architecte, d'ingénieur ; il étudie les systèmes des eaux, dissèque des cadavres, s'illustre comme metteur en scène et musicien... Et toujours il cherche à connaître encore plus, dans tous les domaines, il se donne même le projet « d'écrire ce qu'est l'âme » ! Ça ne l'empêche pas de hanter les bains publics et les bordels, en quête de corps et de visages à dessiner.



C'est dans ces années-là qu'on voit entrer dans sa vie un être singulier, Salaï, un enfant de dix ans qui restera auprès de lui jusque dans sa vieillesse. Il n'a pas encore quarante ans lorsqu'il « adopte » ce gamin que Serge Bramly décrit comme un ragazzo di vita pasolinien : Il est mal élevé, sale, menteur, voleur. Léonard va l'habiller luxueusement. C'était un très beau garçon, si bouclé, avec le profil grec. Ce surnom de Salaï, que lui donne Léonard, viendrait de Sala, c'est-à-dire Allah, désignant par là un gredin de musulman. Car, à ce moment-là, l'ennemi c'est le Turc.




Salaï apparaît régulièrement dans les carnets de Léonard. En général pour les bêtises qu'il a commises ou les frais somptuaires que Léonard a engagés pour l'habiller. Cependant, à la fin de sa vie, Léonard écrit, sous une liste de choses à acheter, la phrase suivante : "Salaï, je ne veux plus jamais faire la guerre avec toi, car je capitule." Il semblerait donc que les rapports passionnels entre les deux hommes n'étaient pas tout à fait éteints vingt ans plus tard. D'ailleurs, Léonard le couchera sur son testament.


Salaï ne sera pas le seul beau garçon dans l'entourage de Léonard. Outre quelques élèves choisis, d'autres jeunes gens, en général mignons, fréquentent les diverses maisons du Maître : il y aura le Sodoma. Un peu plus tard, Francesco Melzi. Mais dans ce dernier cas, chose incroyable, ce beau garçon de quinze ans est un fils d'aristocrate. On conçoit bien que Léonard puisse adopter un enfant comme Salaï, dont les parents sont dans la misère, mais on comprend mal comment un jeune noble, qui avait un plus bel avenir devant lui, puisse suivre le peintre, devenir son élève, pratiquement son secrétaire, son intendant, et l'accompagner partout. De plus, il semblerait qu'il n'y ait pas eu de problèmes avec les parents du jeune Melzi, puisque Léonard sera invité quelque temps chez eux.


Melzi, comme Salaï, suivra le peintre dans sa dernière résidence d'Amboise, à la cour de François Ier. Lorsque le 2 mai 1519, Léonard, très malade, meurt quasi dans les bras du roi - ainsi le veut la légende -, Salaï est retourné depuis près d'un an en Italie. Seul Melzi est resté auprès de lui. Il s'occupera des dispositions testamentaires du peintre. Ecrivant aux demi-frères et demi-sœurs de Léonard pour les prévenir, il révèle combien était forte la nature du sentiment qui les unissait, lui et le Maître. C'est Melzi qui hérite de tous les carnets, dessins et travaux préparatoires de Léonard. Salaï, lui, a droit à un terrain planté de vignes près de Milan. Un héritage spirituel pour l'un et matériel pour l'autre, soulignant par là la différence qu'il pouvait y avoir entre le bon élève Melzi et le turbulent Salaï.


Au début de son livre, Serge Bramly écrit que Léonard, sur un des carnets qu'il portait toujours sur lui, avait inscrit cette phrase d'Ovide : « Je doute, ô Grecs, qu'on puisse faire le récit de mes exploits, quoique vous les connaissiez, car je les ai faits sans témoin, avec les ténèbres de la nuit pour complice. »


Malgré cet avertissement - un rien provocateur il est vrai -, Serge Bramly n'a pas hésité à essayer de raconter ce que fut la vie du grand Vinci.


■ Editions Jean-Claude Lattès, 2003, ISBN : 2709616416


(1) Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Sigmund Freud, Editions Gallimard, Collection Connaissance de l'inconscient, 1987, ISBN : 2070706656


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