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A la recherche du temps perdu : le film que Luchino Visconti n'a pas réalisé

Publié le par Jean-Yves

Visconti n'a pas tourné « son » grand film d'après le roman de Marcel Proust. Il a seulement laissé le scénario qu'il a écrit avec Suso Cecchi d’Amico.



Les images, nous pouvons seulement les rêver. La controverse est toujours présente : peut-on mettre en images ce qui tient de l'intimité de la lecture ?


La question se pose-t-elle aussi avec Luchino Visconti qui a réalisé Mort à Venise d'après Thomas Mann. Les inoubliables photographies de ce film évoquent sans doute le mieux ce que le metteur en scène aurait pu donner à voir à partir de la Recherche du temps perdu. Une particulière atmosphère, frémissante de cette grâce spéciale qui hante ses films.


Lire le scénario que Visconti a écrit à partir de La Recherche et qu'il a travaillé dans les moindres détails, est un grand moment. Une double richesse s'y décèle : à mesure que les scènes se succèdent (98 au total, la dernière découpée en 6 visions) le livre resurgit dans sa texture complexe et en même temps les visages et les scènes imprègnent la mémoire ou suscitent la découverte.


Le narrateur Marcel est vraiment palpable, il est non seulement un regard mais un corps, un messager de chair et de sang. Saint-Loup, Charlus, Morel, Mme de Villeparisis, la duchesse de Guermantes, Françoise... et les dizaines de personnages qui composent la Recherche, prennent force à travers Marcel que le lecteur du scénario suit de son enfance jusqu'au moment, proche de la mort de Proust, où le livre se construit.


Remarquable scénario d'un livre sur un livre !


Les amours homosexuelles n'ont pas été occultées par Visconti, ni voilées, ni suggérées... Dans le scénario, Visconti leur donne une place où l'on voit la passion du baron de Charlus pour le violoniste Morel qui prend toute sa dimension de drame.

On découvre aussi l'amour identique pour le même Morel qui embrase son neveu Saint-loup, découvert homosexuel à la fin du roman.


De toute évidence, choisissant de porter à l'écran la Recherche, Visconti avait voulu mettre en scène un grand roman d'amour où les partenaires auraient été des hommes, un grand film enfin sur les figures multiples de l'homosexualité et du lesbianisme. Dans la mesure où ce regard, fidèle à l'œuvre, mais courageux et neuf, se serait imposé au travers de l'essence profonde du roman – les interférences des amours et du temps –, on est en droit de supposer que ce film serait devenu une magnifique évocation de l'homosexualité dans un reflet historique passionnant.


Le découpage en scènes visuelles et en dialogues que propose cette œuvre posthume de Luchino Visconti, est, au-delà du regret d'être frustré du film, une redécouverte juste et intelligente du roman de Marcel Proust.


Scène 92/A : Antichambre

Marcel est avec Jupien dans l'antichambre. Marcel semble accablé et las. Jupien n'a pas l'air de s'en rendre compte, bien qu'il ait l'air embarrassé de la visite de Marcel.

Jupien : - Je ne voudrais pas que vous me jugiez mal, cette maison ne me rapporte pas autant d'argent que vous croyez. Si j'ai pris cette maison, c'est uniquement pour rendre service au baron et distraire ses vieux jours. C'est surtout pour lui éviter des ennuis, parce que le baron, voyez-vous, c'est un grand enfant.

Un jeune homme s'approche de Jupien et lui remet une croix de guerre.

Jeune homme (à Jupien) : - J'ai trouvé ça par terre. C'est une croix de guerre. Faudrait la renvoyer à celui qui l'a perdue, pour lui éviter une punition. Mais personne ne sait qui peut l'avoir perdue...

Jupien prend la croix de guerre et la met dans sa poche. Marcel l'a regardée. Il regarde maintenant le jeune homme qui, à son tour, le regarde puis lui lance un coup d'œil interrogateur, avant de s'en aller.

Jupien (à Marcel) : - Venez avec moi. Il ne faut à aucun prix que le baron vous voie quand il descendra.

Continuant à parler bas à Marcel, et le prenant par le bras pour le guider, Jupien passe dans une petite pièce peu éclairée où, d'une unique fenêtre intérieure - sorte d'ouverture biaisée - on peut voir la salle où attendent les hommes, sans être vu d'eux.

Jupien (tandis qu'ils parviennent à la petite pièce) : - D'ailleurs, je dois vous avouer que je n'ai pas trop de scrupules à avoir ce genre de gains. A quoi bon vous le cacher ? La chose que l'on fait ici, je l'aime : elle est le goût de ma vie. Sans doute le directeur d'un établissement de ce genre, comme une grande cocotte, ne reçoit que des hommes, mais il reçoit des hommes marquants, dans tous les genres, et qui sont généralement, à situation égale, parmi les plus fins, les plus sensibles, les plus aimables de leur profession...



Tout en parlant, Jupien, comme d'ailleurs Marcel, s'est approché de l'espèce de fenêtre permettant de voir ce qui se passe dans la salle où sont les jeunes gens. Pour le moment, ils sont presque tous en train de jouer aux cartes; Maurice entre maintenant dans la pièce. Il fait signe à l'un des joueurs, qui se lève pour lui céder sa place. Tous deux restent un moment debout, l'un à côté de l'autre, à parler tout bas. Marcel les regarde, les deux jeunes gens ne se ressemblent pas, mais il y a un élément commun dans leur expression. Un élément que la surimpression du visage de Morel met soudain en relief. Les trois visages - celui de Morel, celui de Maurice, celui du troisième jeune homme - se confondent. Les trois visages deviennent alors un seul et même visage : celui de Morel. Seul, derrière un rideau de fumée : Morel militaire à la gare de Doncières... Venant à la rencontre de Morel - nous sommes toujours à la gare de Doncières - avance Charlus, les yeux fixés sur lui. Nous revenons sur Jupien qui, raconte, indigné...



Jupien (indigné) : - Il s'est si mal conduit avec le baron. Croyez-moi si je vous dis que quelles qu'eussent été ses relations exactes avec le baron, Morel a connu de lui ce qu'il cache à tant de gens : sa profonde bonté.Morel a été cruel... il l'a poursuivi de sa haine. Et ce qu'il a fait avec le neveu du baron c'est honteux. Il a fallu qu'il y mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup.

Marcel : - Robert de Saint-Loup. Donc c'était bien lui que j'ai vu sortir d'ici...

Jupien : - Morel s'est aussi mal conduit avec lui qu'avec son oncle. Heureusement il y a quand même une justice au monde. Depuis quelques jours (Robert de Saint-Loup n'en sait rien) Morel est en prison. Et c'est l'amour de Saint-Loup qui en est la cause. N'ayant plus de nouvelles de Morel, qu'il croyait au front, Saint-Loup a fait des démarches auprès d'un général pour le retrouver. C'est ainsi qu'on a découvert que Morel était déserteur et on l'a recherché et arrêté...

Durant cette tirade nous continuons à voir les jeunes gens qui jouent aux cartes dans la salle tout en bavardant.

Voix Maurice et autres hommes : - Et puis c'est un homme qui cause bien, on sent qu'il a de l'instruction. Dit-il que ce sera bientôt fini ?

- Il dit qu'on ne pourra pas les avoir, que ça finira sans que personne ait le dessus...

- Bon sang de bon sang, mais c'est donc un boche !

- Je vous ai déjà dit que vous causiez trop haut.

- Ah, ta gueule, toi ! T'es pas le maître ici.

Précédé d'un bruit de pas lourds, le baron de Charlus pénètre dans la salle où se trouvent les jeunes gens. Le baron marche avec une certaine difficulté. Malgré cela, il a de la prestance. Il entre dans la salle, les regardant et les saluant avec une certaine timidité. Tandis qu'il avance, nous voyons à la place des jeunes gens, les amis de madame Verdurin qui, tout excités par l'arrivée des Cambremer, ne prêtent guère attention à l'entrée du baron à la Raspelière. Ce n'est plus à des fidèles amis de Madame Verdurin, mais à un des jeunes gens de l'hôtel de Jupien que Charlus s'adresse maintenant se plaisant à employer ostensiblement ce qu'il croit être leur style vulgaire.

Charlus (à un des jeunes gens) : - Toi, c'est dégoûtant, je t'ai aperçu devant l'Olympia avec deux cartons. C'est pour te faire donner du pèze. Voilà comme tu me trompes.

Homme : - Oh, non ! Je ne vous trompe pas.

Charlus (à un autre) : - Et toi. Tu penseras à moi dans tes tranchées ? C'est pas trop dur ?

2e homme : - Ah ! dame. Il y a des jours, quand une grenade vous passe à côté...

Et le jeune homme se met à imiter l'éclatement de la grenade, le bruit des avions etc... Marcel a quitté son observatoire.


■ Extrait de « A la recherche du temps perdu : scénario d’après l’œuvre de Marcel Proust », de Suso Cecchi d’Amico et Luchino Visconti, Editions Persona, 1984, ISBN : 2903669201, pages 170 à 172



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