Jeudi 30 juin 2005

Notre société regorge de lois pénales. Elles règnent dans les domaines les plus privés et dans ceux qui étaient jadis livrés à des régulations sociales moins contraignantes comme la morale ou les règles de politesse. Elles ne tolèrent les cigarettes, ni les mauvaises manières, les influences trop appuyées ni les regards ambigus. Elles cherchent à nous rendre à chaque fois plus «libres» et «meilleurs», nous transformant pour ce faire en victimes ou pervers.

Pourtant, nous ne sommes pas des créatures démodées qui chercheraient à vanter les mérites de la société que nous avons laissée derrière nous. Nous savons que si jadis le pénal était moins présent dans le domaine des mœurs, c'est que le civil s'occupait d'organiser, à travers des règles très dures et étriquées, un certain modèle familial, marquant de son sceau une bonne partie de l'existence de chacun. C'est en libéralisant la famille et les règles qui en dépendaient (la sexualité, la relation entre parents et enfants, les places des hommes et des femmes, les formes de conjugalité) que nos gouvernants, s'accordant aux opinions des intellectuels réactionnaires ou prétendument avant-gardistes, ont pris peur. Ils se sont mis à dire que nous avions perdu nos «repères», quand, en réalité, notre société a créé les conditions d'émergence d'un pluralisme des valeurs, c'est-à-dire a obtenu la défaite de l'idée selon laquelle il n'y aurait qu'une seule manière de bien vivre. Ces craintes et les politiques qui les ont accompagnées ont eu comme conséquence ce résultat curieux : plus les formes de vie familiale se libéralisent, plus l'on souhaite créer par la voie pénale des dispositifs individualisés de contrôle de la vie de chacun.

Le slogan selon lequel nous aurions perdu nos «repères» vise donc à imposer par la voie de la contrainte juridique une «morale commune», celle que l'on avait précisément souhaité abolir à travers la révolution des mœurs.

Ainsi, légaliser l'avortement n'oblige personne à avorter mais ouvre la possibilité d'étendre l'espace dans lequel on peut se rapporter à ses propres valeurs. Tandis que lorsqu'on accuse un parent de «corruption du mineur» pour avoir montré à son enfant adolescent une cassette pornographique, on emprunte le chemin inverse : on tend à imposer une forme d'éducation sexuelle que chaque famille devrait respecter.

Cette explosion du droit pénal se heurte non seulement à des objections de fond, mais aussi à des paradoxes et à des impasses. On voudrait par ce biais créer une «morale commune», en oubliant que l'un des signes d'une démocratie solide est précisément la séparation claire et précise de ces deux instances du droit et de la morale. Le fait de les confondre produit des conséquences bien redoutables. Lorsque l'on transforme la morale en droit, on démoralise la société. Un Etat qui étouffe ses citoyens sous tant de lois pénales ne leur permet pas de traverser par eux-mêmes des dilemmes moraux, de se déterminer à partir de règles différentes, de créer des valeurs nouvelles en dehors de celles qu'impose la contrainte du droit. On ne se rend pas compte que l'on risque ainsi d'accoucher d'un peuple déchargé de toute conscience morale qui ne chercherait qu'à échapper à la rigueur des lois. Voire à pire. Car un Etat qui ne laisse pas la place à la morale demande aux citoyens de n'avoir que le droit, c'est-à-dire l'Etat lui-même, comme critère du bien et du mal. Et on peut trouver un tel modèle, sans être taxé d'exagération ou de goût des comparaisons hâtives, quelque peu totalitaire. Impasses enfin. Car on sait que, plus l'Etat cherche à régler des comportements privés, que plus il devient intime et psychologique, plus il ouvre la porte à l'arbitraire judiciaire tout en promouvant une conflictualité de plus en plus étendue entre les individus.

Cette explosion des lois pénales, loin d'être considérée comme inéluctable, devrait être perçue comme une véritable révolution conservatrice par laquelle on cherche à «maîtriser», voire à «neutraliser» les conséquences de la révolution des mœurs. Lorsque les intellectuels «de gauche» mettent sur le même plan la libéralisation de la vie privée et celle de l'économie, cela peut sonner «socialiste ». Pourtant, lorsqu'ils cherchent à expliquer notre prétendu mal de vivre comme l'extension du capitalisme mondialisé dans nos couples ou notre psychisme, ils évoquent irrésistiblement les critiques «précapitalistes» du capitalisme dont Marx se gaussait il y a plus d'un siècle. C'est pour cette raison que la gauche officielle peut si bien s'allier à la droite dans cette croisade nationale contre la « perte des repères». Ne sont-elles pas l'une et l'autre également nostalgiques d'un temps où «une seule morale» imposait une idée contrainte du Bien et du Mal à tous ?

Faire que le droit répressif ne s'occupe que des transgressions les plus graves à la vie commune (les atteintes à la vie, à l'intégrité corporelle, à la propriété) serait donc une bonne manière de renverser ce processus et de laisser enfin sa chance à la morale. Ainsi, «sauver la morale» pourrait devenir le curieux slogan d'un parti qui prendrait la libéralisation des mœurs au sérieux.


Libération, Marcela IACUB, mardi 21 juin 2005


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


 

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[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
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