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50 minutes avec toi, Cathy Ytak

Publié le par Jean-Yves Alt

Cathy Ytak a choisi l'épure d'un huis clos : deux hommes dans une pièce de leur maison. Le premier doit-il mourir pour que le second puisse enfin vivre ?

Le salon de la maison est le théâtre où une échelle, un pot de peinture, un canapé qui masque en partie le corps d’un homme étendu au sol donnent le ton.

Celui qui raconte est le fils. Comme il est seul à dévoiler sa vie, le lecteur ne connaît pas son nom. Il a 17 ans.

Celui qui est couché au sol est le père. Est-il mort ou seulement étourdi suite à sa chute ? Nul ne le sait ; pas même le narrateur. Ce dernier n'appelle pas les secours.

Le lecteur comprend qu'un monde est en train de s'écrouler. Ce huis clos sera-t-il sans espoir ? Et qu'en restera-t-il ?

Le garçon, installé à même le sol, regarde seulement son père. Il se remémore son enfance et ce qu'il a vécu douloureusement ces derniers mois. Souvenirs malheureusement si communs que nombreux jeunes lecteurs pourront reconnaître comme leurs :

« Camille m'a demandé : "C'est à cause de nous deux, c'est ça ? Ton père, il aime pas les pédés, c'est ça ?" » (p. 56)

L'adolescent noue et dénoue à sa guise certains fils, avec cette tranquillité de celui qui n'a jamais rien eu à perdre ni à gagner.

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce roman, c'est que l'adolescent n'intériorise pas, ne s'approprie pas (comme parfois certaines victimes) cette voix de l'homophobie. Et, s'il refuse le dépôt de plainte, que lui propose son petit ami Camille, c'est seulement par pragmatisme :

« J'ai supplié Camille : "N'appelle pas, s'il te plaît. Si t'appelles, ça va être l'enfer. Je passe le bac dans quatre mois, je dois réviser tranquille." » (p. 56)

Ce roman rappelle que vivre n'est pas vain car il est donné à tout homme d'inscrire les fragments médiocres de sa présente réalité dans l'harmonie, temporairement souterraine, d'une autre vie.

« Je ne comprendrai peut-être jamais pourquoi t'as agi de cette manière à mon égard, mais je m'en fous : la vie est trop belle pour qu'on s'arrête longtemps aux portes des cimetières. Et ma vie, elle est devant moi, entière, libre et désentravée. » (p. 76)

Cathy Ytak excelle à dévoiler progressivement le parcours tragique de cet adolescent. Sans attendrissement ni mépris, elle s'aventure dans notre monde contemporain où l'homophobie, même virulente, reste encore trop souvent un point aveugle. Elle donne à son roman le tour implacable d'une tragédie moderne.

■ Editions Actes Sud junior/D'une seule voix, octobre 2010, ISBN : 978-2742792672 


Du même auteur : Rendez-vous sur le lac - Lluis Llach : la géographie du cœur


Lire la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

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