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Homophobe par Alain Rey

Publié le par Jean-Yves

La formation des mots, à peu près logique en français jusqu'au XXe siècle, est aujourd'hui devenue aberrante. Exemple éclatant : les mots homophobe et homophobie, qui donnent à la loi antidiscrimination une partie de son importance.

 

L'élément homo-, largement international, vient du grec homos, qui ne signifie que «semblable, pareil, identique» : ce qui est homo-gène contient des éléments «du même genre» ; homo-logue, c'est «le même rapport (logos), la même proportion». Quand l'allemand et l'anglais, langues où la psychologie des comportements humains est étudiée à la fin du XIXe siècle (sans trop de tabous), créent le mot homosexuel, le terme est clair : il constate que la pulsion sexuelle peut être dirigée vers des personnes du même sexe, à la différence de la situation majoritaire, désignée par le mot hétérosexuel, qui apparaît après homosexuel, on peut le noter. Comme d'habitude, nos civilisations machistes ont donné plus d'importance aux hommes qu'aux femmes, en matière d'homosexualité aussi.

 

Mais, on le sait, les appellations péjoratives et insultantes ont déferlé : inutile de les rappeler ; mais certaines existaient bien avant le mot homosexuel (on parle des tantes dans Balzac). Toutes traduisaient une hostilité bornée. Ce sentiment lamentable de rejet, il fallait bien le désigner, ne serait-ce que pour le combattre.

 

Les composés de l'adjectif sexuel sont nombreux : homo-, hétéro-, inter-, trans-, psycho-sexuel, et d'autres. Et puis, combiner homosexuel de manière claire et logique avec un élément exprimant l'attitude hostile à l'égard de cette réalité était difficile : homosexuelophile ou phobe, ça le fait pas, comme on dit. Donc, à la manière de la langue anglaise, qui n'y va pas par quatre chemins, on a coupé, tranché, tronçonné - les syllabes, j'entends -, au mépris du sens des éléments hérités, qu'ils soient grecs ou latins. C'est le pragmatisme, l'utilitarisme qui se moquent royalement de la logique, en matière de mots.

 

Alors, allons-y Alonzo, on dira homophobe, qui devrait signifier «la peur ou la haine du semblable», alors qu'il correspond tout au contraire à la haine et la peur du différent. Les homophobes s'appelleraient mieux hétérophobes.

 

[…] Mais les mots ont moins d'importance que ce qu'ils signifient. Ce qu'il faut combattre, dans ce mot mal foutu, c'est une idée détestable, celle qu'exprime l'élément -phobie, et qui s'applique à des groupes humains qu'une majorité sûre d'elle-même condamne. Les humoristes, privés d'un thème trop facile, se gourent : qu'ils apprennent à faire rire plus intelligemment ! On peut rire de tout, disait Desproges, mais pas avec n'importe qui, et plutôt de soi-même que des autres.

 

Alain Rey, 8 décembre 2004

 

■ in A mots découverts [Chroniques au fil de l'actualité], Editions Robert Laffont, septembre 2006, ISBN : 2221105435, pages 378-379

 

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