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Le rôdeur, Pierre Herbart (1931)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce premier roman de l'auteur, s'affirment déjà les préoccupations essentielles que l'on retrouvera dans ses autres livres : le suicide, le meurtre, la souffrance qui traduisent l'angoisse et les fantasmes d'un écrivain très influencé par le surréalisme.

« J'écris ces lignes par faiblesse. Si j'étais fort, je n'écrirais rien. » Ainsi commence Le rôdeur, sous la plume de Serge.

Le rôdeur s'articule autour d'un personnage énigmatique, Serge, chassé de Russie par la Révolution et qui évolue dans un univers misérable et nocturne, celui des faubourgs de Nice.

Dans une première partie, intitulée le Cahier de Serge, il retrace une étrange aventure survenue dans un petit village près de Grasse où il s'est retiré pour tenter d'échapper à la détresse qui l'étreint. Il y rencontre Angelo, un maçon au passé mystérieux, avec lequel s'établissent des rapports sado-masochistes où la fascination est indissociable de la haine, sentiment beaucoup plus absorbant, plus complet que l'amour. Serge, malingre et maladif, qui se désespère de n'avoir jamais pu être le maître de ses désirs et de ceux des autres, se croit manipulé par Angelo, jusque dans le suicide de ce dernier qu'il aurait accompli pour le démoraliser, par méchanceté.

Serge épie ce fascinant Angelo comme un ennemi à abattre, mais en vain : « Une fois je lui saisis la gorge et serrai de toutes mes forces. Angelo ne se fâcha pas. Délicatement il se dégagea, tout en marmonnant : "Allons, allons, ne fais pas l'idiot." Oh ! comme j'étais humilié. ».

 

Quand le bel Angelo se suicide, Serge n'a plus que ses reproches à lui adresser : « Il s'est tué... Il s'est tué exprès. Pour m'ennuyer, pour gâcher ma vie... »

Cette courte histoire préliminaire, allusive et suggestive, trace en filigrane le portrait d'un homme solitaire, nerveux, timide, qui ne sait qu'écrire ses tourments par faiblesse.

Dans la seconde partie du roman, Serge n'est plus le narrateur mais le personnage central d'un petit monde de paumés. La vie de Serge est faite de nuit, cette nuit où il rencontre dans des bars louches Loulou, une prostituée pathétique qui l'aime, sans être payée de retour. Serge rencontre aussi un matelot, Jean, auquel un discret tatouage donne de la tendresse au regard. Il voudrait garder près de lui les compagnons d'une nuit mais c'est Jojo qu'il attend, jeune et beau marin déserteur. Jojo, un peu simple d'esprit, a dix-huit ans lorsqu'il rencontre Serge qui devient son Dieu. Il a le cœur pur et voudrait trouver de l'argent pour faire plaisir à Serge. Il ne trouve rien de mieux que d'assassiner un vieillard et de se suicider ensuite. Serge, qui connaît quelques lueurs de lucidité dans son délire de cocaïnomane, se désespère de détruire ceux qui l'aiment, d'être l'arme du crime et de demeurer inaltérable.

Ce résumé rapide ne rend pas justice à la magie et à l'envoûtement d'un roman qui s'apparente, par bien des aspects, au Querelle de Brest de Jean Genet. L'amour entre Serge et Jojo n'est jamais clairement exposé mais n'en est pas moins d'une évocation sensuelle intense.

Pierre Herbart semble décrire les aventures et les sentiments de ses personnages avec une remarquable légèreté et pourtant le roman baigne dans une atmosphère, noire et rouge d'une extrême tragédie.

« […] je m'agitais, je souffrais sans motif et presque en dehors de ma volonté, de mes moyens. Je m'écartais mystérieusement de mon destin pour remplir quelque tâche incompréhensible et fermer le cercle de mes obligations terrestres avant d'avoir droit à la mort. »

■ Le rôdeur, Pierre Herbart, Editions Gallimard, 1984, Collection L'Imaginaire, ISBN : 2070701026


Du même auteur : L'âge d'or - Alcyon - Textes retrouvés

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Camille Martin 08/08/2016 15:59

Je sentais que j'avais pour toute la terre un immense amour désabusé.