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Mariage par Alain Rey

Publié le par Jean-Yves

Lorsqu'on parle aujourd'hui de mariage, on s'inscrit, sans toujours le savoir, dans l'état d'esprit d'une époque. Les états d'esprit évoluent ; l'histoire du mot révèle cette évidence.



Lorsque le mot mariage apparaît en français, au XIIe siècle - avec le verbe marier et le nom : le mari -, on est dans une société où les institutions civiles dépendent entièrement de l'Église. Le mariage est alors un sacrement religieux. Le mariage civil n'existe pas avant le code civil napoléonien. Ce code est à la fois révolutionnaire et conservateur ; conservateur, bien sûr, en ce qui concerne la sexualité et les rapports entre hommes et femmes.


Lorsque le code parle, à propos du mariage, de mari et de femme - argument qu'on brandit deux siècles plus tard -, il définit évidemment le «mariage» comme union hétérosexuelle. La chose paraît alors évidente, et cela depuis des siècles.


Mais les mots et les idées qu'ils transmettent ne tombent pas du ciel. En l'espèce, ils descendent de la langue latine, où maritare a donné marier. La société antique, si différente de celle du Moyen-Âge, puisqu'elle était polythéiste et tolérait l'athéisme, est allée chercher les mots du mariage, non dans celui de la religion ou de la sexualité hétérosexuelle, mais dans celui... de la botanique et de l'agriculture. En effet, maritare a d'abord voulu dire «contrôler la reproduction des végétaux, des arbres ou de la vigne». Par ailleurs, une série de mots en mari-, qui pourraient bien être à la base de maritus, «le mari», désignent aussi bien des filles (c'est le cas en lituanien, en langue celtique) que des garçons (en sanskrit) et même les deux sexes (le grec ancien meirax). L'idée de mari et de mariage ne vient pas de celle de «mâle», mais réunit végétaux, animaux et humains aptes à être unis, quel que soit leur sexe.


C'est l'influence d'un autre mot latin, mas, maris, qui a fait du mari un mâle - mâle vient du latin masculus, dérivé de ce mas. De là une masculinisation de mari. Au fait, l'anglais husband, lui non plus, n'a rien à voir avec l'opposition mâle-femelle ; le mot concerne la vie en commun dans une maison (hus, c'est house, «maison»).


Ces vieilleries culturelles ne suffisent pas pour préconiser les mariages homosexuels et pour résoudre la question de l'adoption d'enfants par des parents du même sexe. Mais elles rappellent que les unions d'êtres humains pour former une famille, un foyer, ne disent pas que l'hétérosexualité est obligatoire. Cette exigence, superposée à l'exigence de la reproduction, est purement culturelle, et les cultures évoluent.


Alain Rey, 12 mai 2004


■ A mots découverts [Chroniques au fil de l'actualité], Editions Robert Laffont, septembre 2006, ISBN : 2221105435, pages 339-340


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