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La bande de Beck, Carrie Mac

Publié le par Jean-Yves

Suite à la proposition d'un nouveau travail pour sa mère, Zoé, quinze ans et sa demi-sœur doivent déménager. Zoé fréquentera ainsi un nouveau lycée où elle se retrouve membre – malgré elle – d'une bande qui martyrise certains élèves.



April, bouc émissaire de la bande, est baptisée Dog ou la chienne. Elle n'a que les prières religieuses comme exutoire à ces vexations quotidiennes.


La bande, essentiellement composée de filles, impose ses lois sans réelle contestation en face. Zoé aurait pu devenir amie avec April si elle n'avait pas craint les agissements de ses terribles congénères.


Invitée à une fête de la bande, Zoé est témoin du viol d'une des filles :

[…] elle vit […] Brady, debout contre un arbre, le pantalon flottant autour des hanches […] Zoé se dissimula derrière un arbre, en retenant son souffle, ne sachant pas trop si elle devait rire ou vomir. […] c'était Jazz ! Les paupières serrées, les joues baignées de larmes, elle secouait la tête, se débattant pour décoller la main que Brady avait plaquée contre sa bouche. De sa main libre, il lui saisit les deux poignets et les passa au-dessus de sa tête. Un court instant, il souleva la main de sa bouche pour remonter plus haut la jambe de Jazz autour de sa taille.

- Brady, arrête ! murmura-t-elle. Arrête, je t'en supplie !

- La ferme ! […]

Zoé ouvrit la bouche pour dire quelque chose, pour lui crier de la lâcher, mais rien, aucun son n'en sortit. Elle recula, s'immobilisa les bras ballants. Que devait-elle faire ? Où devait-elle aller ? Son cerveau cognait contre ses tempes. Elle crut qu'elle allait s'évanouir. Elle repartit en chancelant en direction de la maison, priant pour que sa voix revienne.

Elle savait ce qu'elle était censée faire. Elle devait demander de l'aide à la première personne qu'elle croiserait. (pages 128/129)

Zoé ne fait et ne dit rien. Elle rentre chez elle avec ces images dans la tête qui ne cessent de la hanter :

[…] elle rejeta la tête en arrière et observa les lumières de la rue briller comme des étoiles bien alignées. Elle se sentait lourde et désespérée, et complètement affolée. C'était donc ça qu'on ressentait lorsqu'on tombait de la falaise, qu'on dévalait le long de l'abîme jusqu'au magma des corps de toutes les autres victimes. Ce qu'on ressentait quand on était à la place de Dog. Zoé agita la tête. Non. Pas Dog. April. April Donelly. C'était ce qu'on ressentait quand était April Donelly. (page 132)

Zoé sait qu'elle doit parler, dénoncer tous les agissements de la bande :

Alors que la voiture démarrait, Zoé se retourna sur la banquette et contempla à travers la vitre arrière une autre Zoé... Zoé, la copine de Beck, Zoé, la trouillarde, Zoé, la garce... (page 132)

Zoé pense en parler à sa mère Alice. Mais cette dernière est tellement imprévisible, prise entre ses tourments amoureux et l'alcoolisme qui la ronge, que Zoé décide de garder le silence :

Devait-elle se taire ? Elle tergiversait : parler, se taire, parler, se taire, parler, se taire... Si Zoé parlait, que ferait Alice ? Avec elle, on ne savait jamais d'avance. Selon les circonstances, elle pouvait jouer les redresseurs de tort ou décider que "les autres, après tout, on s'en fiche". Est-ce qu'elle appellerait les flics ? Est-ce qu'elle ferait la gueule, déçue ? Elle était capable de rétorquer, la bouche pincée : "Bon Dieu, ma fille, c'est ça que je t'ai appris ? À ne pas lever le petit doigt si tu vois quelqu'un se faire agresser ? C'est comme ça que je t'ai élevée ?" Mais elle pouvait tout aussi bien dire que les ados, c'étaient les ados, et que ce qu'elle avait vu n'était que le reflet de la vie telle qu'elle est, qu'on le veuille ou non... (page 138)

Comme seul refuge pour apaiser ses angoisses, Zoé se retourne contre April :

- C'est uniquement ta faute si tu es une victime. […] Tu te fourres toute seule dans les emmerdes, comme si tu étais née une cible dans le dos et que tu te balades partout en distribuant des fléchettes pour que chacun tente son meilleur score. (page 201)

Toute cette violence va, comme le lecteur s'en doute, dégénérer, tant sur April (elle découvrira un mannequin pendu à un arbre devant la porte de sa maison, puis son chien adoré) que sur Zoé à partir du moment où elle voudra renoncer à faire partie de la bande.


C'est grâce à Leaf, un élève qui s'occupe du journal du lycée et dont elle est secrètement amoureuse, que Zoé va réagir :

Leaf à Zoé - Tu t'imagines que tu sais ce qu'elle ressent uniquement parce qu'à présent Beck s'en prend à toi ? […] La bande de Beck t'en fait baver depuis deux malheureuses petites semaines et tu crois savoir ce que ça représente d'être April, seule, face au monde ? Mais, elle, ça fait des années qu'elle subit leurs humiliations. […] Des années ! Tu ne sais rien ! Strictement rien ! Aucun de nous ne peut savoir. Être April, c'est sans doute comme vivre dans une zone de guerre. Tu as déjà vécu dans une zone de guerre, Zoé ? (pages 240/241)

La thématique homosexuelle est présente tout au long de ce roman même si elle n'intervient jamais en premier plan. Plus exactement, cette thématique va peu à peu s'intégrer à celle de la violence entre les ados et même à certains moments, nourrir cette dernière par des comportements homophobes.


Au départ, Zoé se questionne à plusieurs reprises sur son orientation sexuelle à partir de plusieurs expériences vécues :

À une certaine époque, elle s'était […] demandé si elle n'était pas lesbienne. Elle avait embrassé Luisa plusieurs fois sur la bouche, et chaque fois qu'elle allait dormir chez elle, Luisa suggérait qu'elles "essaient". Luisa boudait si Zoé refusait, du coup, elle profitait des longues crises de larmes de son amie pour analyser ses sensations. Acceptable. Plutôt pas mal. Voire agréable. Un peu répugnant, tout de même. Comme le soir de ce dîner où elles s'étaient goinfrées de salade César. Ce soir-là, Zoé ne s'était pas du tout sentie attirée, mais après tout, Luisa n'était peut-être pas son type... (page 50/51)


A cette seconde précise, Zoé éprouva l'absolue certitude de ne pas être lesbienne. (page 110)




Zoé a un camarade gay, Simon, qui appartient aussi à la bande, pour ne pas être lui-même inquiété. Celui-ci ne trouve rien à redire, sans doute par peur, aux tourments que subit April. On peut penser qu'il justifie intérieurement ce harcèlement en ne retenant de l'adolescente que son attitude puritaine, étroite d'esprit voire homophobe :

Simon finit par voler dans les plumes d'April [...] Théo et lui étaient en train de créer une association mixte gay/hétéros et ils voulaient faire passer dans le journal un billet à propos de leur première réunion. […] April […] inhabituellement silencieuse […] lâcha :

- C'est pas possible, là ! […] On ne devrait pas publier ton annonce du tout. [...]

- Et pourquoi ?

- C'est malsain […] C'est contre nature. […]

- Oh... Les gens comme moi... (Simon s'approcha d'April.) Laisse-moi te dire une chose, mademoiselle l'Intégriste... Le monde a une politique contre les gens comme toi. Au moins, nous les pédés, on se tient les coudes, tandis que vous les perdants, les victimes, personne ne veut de vous, vous n'avez que vous-mêmes, misérables et solitaires. (pages 191/193)

Simon se rend-il compte par son attitude avec April – qu'il se place vis-à-vis d'elle – dans une attitude d'exclusion qu'il connaît lui-même en tant qu'homosexuel ?

Théo ricana puis se pencha pour embrasser Simon sur la bouche. Simon lui rendit son baiser au moment où une voiture pleine de types en survêtements les croisa en hurlant : "Espèce de pédés !" Zoé et les deux garçons leur répondirent par un bras d'honneur. ? (page 50)

Mais quand Simon cherche à prendre la défense d'April après avoir ouvert les yeux sur ce qui se jouait entre la jeune fille et la bande, il devient alors, à son tour, souffre-douleur de cette dernière :

Beck - OK ! En parlant de tordu ! Qui d'entre nous aime les garçons quand il est censé aimer les filles ? Hein ? Toi, Simon ! Qui d'entre nous se branle dans les vestiaires quand les autres sont dans les douches ? Toi, Simon ! Qui d'entre nous a des piles de journaux pornos de pédé, cachés sous son lit ? Toi, Simon ! (pages 229/230)

A la fin du roman, April, Zoé, Leaf, Simon et Théo se retrouvent pour le cocktail de Nouvel An chez les parents de Simon : le lecteur y découvre que les compliments sur le charmant gendre gay ne sont pas toujours bien vécus…

Tous deux [les parents de Simon] trouvaient si pittoresque que Simon soit gay et les inviter, lui et ses "charmants camarades", ajoutait à leurs yeux un côté branché à leur réception. […]

Avant de partir, Théo et Simon s'étaient disputés parce que Théo n'avait aucune envie d'aller à ce cocktail.

- J'ai l'impression de jouer les mannequins de magazine gay, fit-il en tirant sur sa cravate, et je déteste quand ta mère m'appelle ton "charmant petit ami gay de Porto Rico". (page 321)

Un roman puissant (même si la fin reste peu crédible) sur la violence qui peut exister chez les jeunes et qui montre les difficultés à s'en dégager quand la crainte de devenir soi-même victime plane au-dessus de la tête de chacun.


Les portraits des jeunes sont complexes, non-manichéens : j'ai senti poindre, ici et là, dans les réactions des personnages, ceux de la bande compris, des faiblesses, des hésitations acceptées qui laissent un espoir, face à la violence, pour une toujours possible humanité...


■ Editions Actes Sud Junior, collection Ado, janvier 2007, ISBN : 2742763600



Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


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