Mardi 1 avril 2008

« Voix dans la nuit » prend les allures d'un roman policier où le lecteur tente de construire le visage de l'auteur derrière le masque des personnages. Frederic Prokosch (1908-1989) y parle moins de lui-même que des autres et il a fort à faire puisque l'index des personnalités citées dans son ouvrage ne rassemble pas moins de quatre cents noms.


Celui que ses amis appelaient familièrement Fritz a, en effet, rencontré les plus grands écrivains de ce siècle, mais aussi bon nombre de peintres, musiciens et autres personnalités d'envergure.


Il trace de chacun d'eux des portraits saisissants de vérité, rapporte des conversations toujours pleines d'enseignements et compose ainsi le tableau le plus complet qu'il soit donné de lire sur la vie intellectuelle américaine et européenne. Car Frederic Prokosch, qui vécut toute son enfance aux Etats-Unis, fut très tôt amoureux du vieux continent et, dès ses années d'université, entreprit un pèlerinage littéraire à Paris. De ces années 20, où le bonheur de vivre voulait encore dire quelque chose, jusqu'aux années 80, où Frederic Prokosch s'est installé dans le midi de la France près de Grasse, il ne cessera d'accomplir de fréquents voyages des deux côtés de l'Atlantique et vivra de nombreuses années aussi bien en France qu'en Italie et en Suède.


De cette frise de silhouettes errantes et de décors changeants se détachent, au tout début de sa vie, les visages de la grande ballerine Anna Pavlova et de Thomas Mann, A quelques mois d'intervalle, chacun d'eux est reçu dans la maison familiale de Frederic Prokosch, qui n'a pas encore dix ans et vit ses plus belles heures au contact de la nature et des animaux, note mentalement les dialogues qu'il surprend entre ses parents et leurs célèbres visiteurs. Il découvre ainsi ce don de la mémoire qui lui permettra, à l'avenir, de se souvenir des moindres paroles de ses interlocuteurs, même quand, plus tard, il aura à cœur de prendre toujours des notes lors de ses conversations avec d'illustres personnages.


Passionné de littérature et de poésie, il est, bien sûr, avide de rencontrer ces auteurs qu'il révère. Lors de son premier séjour à Paris, il s'arrange pour voir Gertrude Stein et James Joyce qui a l'air d'un médecin de campagne aigri. Plus tard, à Cambridge, ce sera Forster, avec lequel il ne savait jamais quand il était heureux et quand il plaisantait, Virginia Woolf et le très étonnant Guy Burgess, cet espion communiste et homosexuel. Il jouera au tennis avec Ezra Pound, d'une joviale paillardise, aura une conversation intellectuelle dans un sauna avec Auden qui vient juste d'arriver de New York en compagnie de Christopher Isherwood. Installé au Portugal pendant deux ans au début de la Seconde Guerre mondiale, il repartira ensuite en Europe, mais à Stockholm cette fois-ci, comme espion.


Il rencontre encore Klaus et Erika Mann. Bertolt Brecht, Dylan Thomas, Malaparte et Moravia. A Paris, Gide lui parle de Proust, de Whitman et de Wilde ; à Rome, où il vécut cinq ans, il met en scène l'avarice et le bégaiement de Somerset Maugham ; sur les bords du lac Léman, il converse de papillons (une autre de ses grandes passions) avec Nabokov.


Mais ce qui, dans ce livre, ne manque pas de surprendre, au-delà du fourmillement d'anecdotes souvent savoureuses et passionnantes, c'est le silence qu'observe Frederic Prokosch sur sa vie personnelle. Bien sûr, il parle – et encore, incidemment – de la rédaction de ses œuvres, mais ne confie jamais son intimité, ses sentiments, ses amours, ses passions. Comme si, d'avoir trop vécu avec, sinon pour, les autres l'avaient empêché de vivre aussi pour lui-même.

« Solitaire par nature autant que par désir, je tentais d'exploiter cette solitude en devenant un genre d'éponge afin d'absorber l'essence de la vie des autres. »

Témoin privilégié de la vie intellectuelle et artistique de son temps, Frederic Prokosch semble être absent de sa propre vie. Et pourtant, au détour d'une phrase, il confie sa « perpétuelle quête d'amour » et, sans vouloir solliciter avec trop de liberté les faits, on peut penser qu'il n'est pas indifférent aux frôlements fugitifs qu'il observe lors de ses promenades la nuit dans les parcs. Si pudeur excessive il y a, elle est aussi la marque d'une élégance certes désuète mais trop rare pour ne pas la louer.


■ Editions Phébus, 2004, ISBN : 2859409564


par Jean-Yves publié dans : LIVRES
 

Texte Libre



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[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
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Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
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