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Quand Jean-Paul Aron parlait des slips masculins…

Publié le par Jean-Yves

« Sans éclat, jusqu'au terme des années soixante, quand, soudain, à l'apogée de l'ère de croissance, le slip, décidément pionnier, sacrifie le confort à l'art.



La "taille basse", la couleur, le synthétique investissent les bonneteries, atteignent les grandes surfaces et les banlieues, se répandent dans les campagnes, arrachant le sous-vêtement à la morosité d'un destin hygiénique pour le promouvoir conjointement en gadget et en ressort de l'élégance à l'exemple de la cravate ou de la chemise.

 

Chez « Eminence », le leader, dont les ventes doublent entre 1969 et 1974, 57% en 1973, à raison de 121 millions, affectent la taille basse et 33% la couleur. « HOM », qui se spécialise en formats minimes, simultanément bondit de 5 à 58 millions de chiffre d'affaires, dispensant à ses adeptes toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Grimpée identique chez « Jil » avec, en 1973, un chiffre de 73 millions et la deuxième place dans le palmarès national.

 

Porter un minislip rouge ou bleu, c'est, pour quantité de garçons, valider leur corps.

« J'aime les slips de couleur et de taille basse, dit un agent de maîtrise de vingt-cinq ans, parce que je fais du sport. Quand je me déshabille, je me sens plus à l'aise, j'ai l'impression d'être en maillot de bain. »

Mais l'homme n'est pas seul en cause. De son bien-être, les femmes représentent un atout majeur et l'afféterie de ses dessous ne lui pose aucun problème dès lors qu'elles en sont solidaires. Vers 1970, dans une proportion de 70%, l'achat de ces articles leur incombe. A cette intervention décisive, les annonceurs prêtent une attention vigilante, associant dans les publicités massives qui frappent après 1968 les étrangers débarquant en France les spectacles les plus audacieux à une masculinité irréprochable. « Jil » et « Mariner » insistent sur les pilosités profuses, les grosses moustaches, les jambes velues. Surtout pas d'équivoques, depuis l'échec, en 1967, de « Selimaille » dessinant, à l'ombre d'un slip d'avant-garde, une silhouette à la définition imprécise. Furibondes, les clientes s'étaient détournées de cette marchandise injurieuse. Tranquillisées, elles se livrent à des réflexions touchantes :

« J'achète des slips taille basse à mon mari, parce que cela lui donne un derrière bien rond. »

Encouragés, les messieurs se laissent aller aux confidences :

« Moi qui suis pudique, déclare un cadre de trente-cinq ans, avec un slip en couleur, je peux circuler plus facilement à la maison (...) Et ma femme se montre à son tour plus facilement en petite tenue. Notre vie intime en a été améliorée. »

Un autre y va encore plus carrément. La taille basse, la couleur agissent comme des signaux :

« Quand le zizi est proéminent dans le slip, peut-être que ça aguiche davantage les filles, il se voit à l'œil nu, il n'est pas perdu dans le pantalon. »

De ce bout d'étoffe, le symbole excède les morphologies même flatteuses, il introduit à une phénoménologie inédite de l'apparence. « Jil », montrant un homme au slip anachronique en butte aux quolibets d'un groupe d'amis "modernes", s'inscrit dans la lignée française des romans d'initiation. Par six douzaines de chemises, Julien Sorel conquiert, sous le règne puritain des commerçants, ses lettres de noblesse parisiennes. Qui sont-ils aujourd'hui, ces moqueurs et ce désuet ? Des bourgeois probablement : ils pourraient être ouvriers. La fortune du slip fantaisie souligne, dans l'essoufflement de la lutte de classes, la mutation du corps masculin en instrument de la réussite et du bonheur. »

 

Jean-Paul Aron

 

■ in Les Modernes - chapitre Mars 1972. L'Anti-Œdipe, Editions Gallimard/Folio Essais, 1986, ISBN : 2070323706

 


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