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Joseph Hansen et son détective homosexuel, Dave Brandstetter

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans l'univers machiste du roman noir américain, Joseph Hansen (1923-2004) a fait figure de talentueux marginal : il était homosexuel et son détective, Dave Brandstetter, aussi. Le rose et le noir réconciliés.

Dave Brandstetter n'est pas un privé comme les autres. Il a entre quarante-cinq et cinquante ans, il vit à Los Angeles et enquête pour le compte de compagnies d'assurances sur les décès suspects de bénéficiaires d'assurances-vie. Il est né un beau jour de 1970 de l'imagination de Joseph Hansen.

Dans Un blond évaporé (le titre de sa première aventure, réédité ensuite sous le titre Le poids du monde), le détective planche sur l'énigme de la disparition d'une vedette du country pour d'inavouables raisons.

Si Dave Brandstetter est un personnage profondément original dans le microcosme du polar américain, c'est à sa vie privée qu'il le doit :

Dave est homosexuel, sans ostentation ni complexe. Il s'assume comme tel, avec le lot de plaisirs et de problèmes de tout un chacun.

Joseph Hansen, son créateur, était homosexuel lui aussi et ne s'en cachait pas. En inventant ce personnage, il a montré les homosexuels tels qu'ils sont, non tels qu'on les caricature. Il faut dire que le roman noir les avait traités de manière infâme - y compris des gens comme Chandler ou Ross Mac Donald.

Bien que chacune des histoires écrites par Joseph Hansen soit indépendante des autres, il est dommage de ne pas essayer de les lire dans l'ordre de publication-original. On peut ainsi suivre le cheminement de Dave Brandstetter au travers des événements, mineurs ou essentiels, qui se produisent dans sa vie.

Quelques points de repères :

● Quand Dave voit le jour (littérairement parlant), il travaille pour la Médaillon Life, une compagnie d'assurances qui appartient à son père. Ils entretiennent tous les deux d'excellents rapports, malgré leurs façons de vivre très dissemblables. Brandstetter sénior (le père de Dave) est un homme à jeunes femmes, insatiable et à sa mort (qui intervient dans Les Mouettes volent bas), il laissera une veuve qui n'est pas moins que sa neuvième épouse. Dave partagera alors la propriété familiale avec Amanda et, même si son héritage lui permet de ne plus travailler, il continuera à enquêter pour d'autres compagnies.

● Côté amours, Dave est plutôt du genre monogame et fidèle. Il a vécu pendant vingt ans avec un décorateur, Rod Fleming, mort d'un cancer. Doug a ensuite partagé sa vie durant plusieurs années mais dans Le Noyé d'Arena Blanca, ils sont au bord de la rupture. Chacun d'eux vit avec le souvenir d'un amant disparu et cela empoisonne leur relation. Dans Les Mouettes volent bas, Dave rencontre un garçon noir de vingt ans, Cecil, qui réapparaîtra plus tard dans Petit Papa pourri pour ne plus le quitter. Cecil fait oublier à Dave qu'il vieillit, ils s'aiment avec passion et le jeune homme, qui l'aide dans ses enquêtes, lui sauvera même la vie dans Les Ravages de la nuit. Si, profession oblige, la vie de Dave n'est pas toujours très popote, la drague, en tout cas, n'y a aucune place.

L'homosexualité dans le cycle Dave Brandstetter n'est pas seulement le fait du héros. Les intrigues qu'il est amené à résoudre ont souvent pour ressort secret des amours cachées, des personnages en quête d'identité :

○ Dans Le Noyé d'Arena Blanca, la mort suspecte d'un libraire met à jour la liaison insoupçonnée d'un acteur célèbre avec le jeune homme bénéficiaire de l'assurance-vie.

Les Mouettes volent bas permet à Joseph Hansen de tracer le portrait de deux milieux aux antipodes l'un de l'autre, une famille à la respectabilité de façade et une communauté de gays militants.

Petit Papa pourri met en scène un père de famille et son plus proche ami, dont on découvre qu'il l'est encore plus que chacun se l'imagine. Dans ce livre, Dave Brandstetter est également aux prises avec le très séduisant fiancé de sa jeune belle-mère qui veut à toute force coucher avec lui. Dave résistera à la tentation.

Les Ravages de la nuit exploite peu la fibre homosexuelle, exception faite d'un vieux monsieur infirme qui prétend avoir été l'amant de l'acteur Ramon Novarro.

○ Dans Skinflick, l'action se déroule dans le quartier des sex-shops et des cinémas pornos de Hollywood et le fils d'un pasteur est mêlé à l'affaire.

Dans un entretien mené par Roger Martin (1), Joseph Hansen dénonce l'amalgame trop souvent fait entre romancier homosexuel et militant de la cause :

« Je ne suis pas un propagandiste. Je suis romancier et je raconte des histoires. J'évite le sensationnel et les scènes scabreuses. Beaucoup d'homosexuels m'en veulent de ne pas me servir de mes romans pour porter l'homosexualité au pinacle. Mon but n'est pas le scandale. Je n'écris pas pour l'homosexualité à la mode et tapageuse mais pour l'immense majorité des homosexuels brimés et vivant dans une désespérance terne et quotidienne. J'essaie de réfléchir et de faire réfléchir, pas de faire des adeptes. » (1)

(1) "Hard-Boiled Dicks Les durs-à-cuire n°4 : Joseph Hansen et Joe Louis Hensley", octobre 1982, page 10

Joseph Hansen a écrit d'autres romans qui, s'ils ne font pas apparaître le détective des assurances, n'en sont pas moins des histoires typiquement homosexuelles. On y retrouve le goût marqué de Joseph Hansen pour deux types précis de physique masculin, les garçons noirs et les jeunes hommes blonds. Mais quand Dave, le détective, n'est pas là, l'aspect policier passe un peu au second plan au profit d'un genre plus psychologique, une étude de mœurs qui verse parfois dans le roman sentimental.

● Dans C'est de famille !, le héros (et narrateur) est un beau petit blond qui va découvrir la véritable nature de son père et la sienne par la même occasion.

Homosexuel notoire (édité en France grâce à Roger Martin) réunit un Noir et un blond, jeunes l'un et l'autre, qui vont vivre une belle et tragique histoire d'amour.

L'œuvre de Joseph Hansen est importante parce qu'elle rend compte du monde, de sa violence et de la misère, aussi bien matérielle qu'affective, qui en fait trop souvent un enfer. Au travers de ses livres, d'une facture classique parfaitement maîtrisée, Joseph Hansen a dressé un constat lucide, sinon désenchanté de l'état de la société.

L'exceptionnelle justesse des dialogues, l'attention extrême portée à la description des personnages et des lieux, autant de raisons de faire de Joseph Hansen l'un des hôtes de nos bibliothèques.


Bibliographie (incomplète) :

- Un blond évaporé, Editions Le Promeneur/Carre Noir, 1985, ISBN : 2070435598 [Ce roman est réédité sous le titre Le poids du monde, Editions du Masque, 2000, ISBN : 2702429009]

- Les Mouettes volent bas, Editions Gallimard/Folio, 1995, ISBN : 2070388832

- Petit Papa pourri, EditionsGallimard/Série Noire, 1983, ISBN : 2070489124

- C'est de famille, Editions Gallimard/Série Noire, 1983, ISBN : 207048923X

- Le Noyé d'Arena Blanca, Editions Rivages/Rivages Noir, 2001, ISBN : 2869302649

- Homosexuel notoire..., Editions Encre/Etiquette noire, 1985, ISBN : 2864182602

- Les Ravages de la nuit, Editions Gallimard/Folio, 1991, ISBN : 2070388719

- Skinflick, Editions de l'Ombre, 1987, ISBN : 2904666028


Du même auteur : Les mouettes volent bas - Le garçon enterré ce matin - Un pied dans la tombe - Par qui la mort arrive - Petit Papa pourri - Pente douce


Lire aussi sur ce blog :

Hommage à Joseph Hansen et chroniques brèves des romans : Le poids du monde - En haut des marches - Les ravages de la nuit

Quand le roman policier a commencé à voir rose…

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Jean-Yves Alt 07/12/2018 21:14

Entretien avec Joseph Hansen par Roger Martin


R.M. Joseph Hansen, pourquoi avoir fait de Dave Brandstetter un homosexuel ? Avez-vous sacrifié à un souci d’originalité à tout prix ou à une raison plus profonde ?
J.H. : Avant tout, il faut préciser les choses. Dave Brandstetter, ce n’est pas un homosexuel qui enquête sur des morts violentes - à quel titre le ferait-il ? - mais un enquêteur d’assurances dont il se trouve qu’il est homosexuel.
Si j’ai choisi de faire de Dave un homosexuel amené à enquêter dans de semblables milieux, c’est d’abord parce que le roman noir les a traités de manière infâme - y compris des gens comme Chandler ou Ross Mac Donald - et aussi parce que les préjugés et les idées reçues à leur sujet doivent être combattus énergiquement.
Je voulais montrer les homosexuels tels qu’ils sont non tels qu’on les caricature.
Trop souvent on les représente efféminés, en réalité, peu le sont et nombre d’hommes efféminés ne le sont pas - faibles, peureux, à l’aise dans les salons de coiffure et les maisons de couture, dénués de tout sens moral, frivoles, sots, j’en passe et des pires !
Aussi j’ai fait de mon héros, dont le travail requiert des qualités traditionnellement considérées comme "masculines", un homosexuel.
Le fait que je suis moi-même homosexuel me permet de parler de ce que je connais bien.

R.M. Pourtant, ceux qui attendent ou redoutent - un plaidoyer pro-do-mo ou un pamphlet prosélytisme ne risquent-ils pas d’être déçus ?
J.H. Certainement. Je ne suis pas un propagandiste. Je suis romancier et je raconte des histoires. J’évite le sensationnel et les scènes scabreuses. Beaucoup d’homosexuels m’en veulent de ne pas me servir de mes romans pour porter l’homosexualité au pinacle.
Mon but n’est pas le scandale. Je n’écris pas pour l’homosexualité à la mode et tapageuse mais pour l’immense majorité des homosexuels brimés et vivant dans une désespérance terne et quotidienne.
J’essaie de réfléchir, de faire réfléchir, pas de faire des adeptes.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser les choses n’évoluent que lentement. J’ai été contacté deux fois pour l’adaptation cinématographique de Troublemaker, et les deux fois les compagnies ont pris une option sur le livre, mais il n’a pas eu de suites.
En 1980, j’ai été en pourparlers - laborieux ! - avec une chaîne de télévision très importante pour l’ensemble des Dave Brandstetter, mais là non plus, ça n’a pas abouti !

R.M. Dave Brandstetter présente une autre caractéristique. Il n’est ni détective privé, ni policier, ni avocat, ni ... gangster, métiers habituels de la plupart des héros de romans noirs. Il est enquêteur d’assurances. Y a-t-il une raison particulière à ce choix ?
J.H. Bien sûr ! Il y en a même deux. La première présente un rapport direct avec les deux questions précédentes.
Il s’agit d’une "private joke" puisque les compagnies d’assurances sont bien connues aux U.S.A pour leur parti-pris et leur mépris à l’égard des homosexuels aussi bien employés que clients !
La seconde, déterminante celle-là, c’est qu’un tel métier met réellement celui qui l’exerce en présence de la mort, de la mort violente, ce qui ne serait pas le cas avec un détective privé. Ceux-ci sont confinés dans un travail routinier d’affaires de divorces ou de personnes disparues, et quand, par hasard, ils croisent un meurtre au cours de leurs investigations, la police les met aussitôt sur la touche.
J’ai voulu coller à la réalité d’aussi près que possible.

R.M. Que représente à vos yeux le roman noir : une évasion, un constat lucide des moeurs d’une société, un pamphlet dénonciateur ?
J.H. Le roman noir n’est jamais aussi bon que lorsqu’il reflète une époque et une société. Je n’apprécie que médiocrement le roman policier problème qui ne me semble qu’une façon plaisante de perdre du temps. Je ne crois pas au divertissement gratuit.
Quant au roman d’évasion, le roman noir ne doit pas en être un, ou en tout cas, ne doit pas être que cela !
Il peut et doit traiter des questions et problèmes qui se posent à l’homme d’aujourd’hui d’autant plus sérieusement que les romans prétendument sérieux ont cessé de le faire.
Contrairement à ce que certains affirment, le roman noir n’est pas une sous littérature. Je le tiens quant à moi pour une sorte de roman naturaliste, et qui mérite considération !

R.M. Une réflexion profonde sur le monde où nous vivons sous-tend en effet les volumes consacrés à Dave Brandstetter.
Certains nous reprochent même ce qu’ils appellent des longueurs là où nous ne voyons que digressions à la Chandler. Cette réflexion paraît souvent désabusée et les aventures de votre héros laissent parfois un goût amer. On est loin de la happy-end souvent de mise ....
J.H. Le roman noir est fondamentalement tragique. Yeats disait qu’il n’y avait que deux sujets d’intérêt pour un écrivain digne de ce nom le sexe et la mort.
Comment un roman qui traite de la mort d’un ou plusieurs êtres humains, de ses conséquences tragiques pour ses proches ou pour celui qui l(es) a tué(s), peut avoir une happy-end, je ne comprends vraiment pas !
Cela dit, qui dit Unhappy-end ne dit pas forcément mort humaine.

R.M. Dave n’est pas un héros immuable, la création idéale et immortelle d’un auteur ; vous avez choisi de le faire vieillir et de rendre ce vieillissement sensible ...
J.H. Les aventures de Dave forment un tout. Certes, chaque roman raconte une histoire cohérente à elle toute seule, mais ces histoires sont puissamment liées par le truchement de leur protagoniste qui vieillit, agit et réagit en fonction de l’évolution de sa vie et des évènements qui le marquent. Il n’est pas là pour relier lâchement des histoires sans véritable rapport entre elles, mais bien parce qu’il est AU coeur de ce qu’elles racontent et peut-être bien LE coeur de ce qu’elles racontent !

R.M. Le lieu de l’action de vos romans est-il important à vos yeux ?
J.H. Le lieu de l’action est primordial et pas seulement pour le décor. Les gens agissent et parlent différemment selon les endroits et selon les pays. C’est ce qui rend - entre autres - Simenon si fascinant et c’est ce qui donne énormément d’intérêt aux romans de Michael Mc Clure se déroulant en Afrique du Sud, à ceux de Freeling en Hollande, de Moj Sjowall en Suède et de Dick Francis en Angleterre.

R.M. Vous avez choisi la troisième personne pour raconter les aventures de Dave Brandstetter ...
J.H. Pour moi, le récit à la troisième ajoute plus de réalisme à un roman. L’écrivain et le lecteur découvrent petit à petit un étranger et sa vie. Mais je n’aime pas passer sans cesse d’un point de vue à un autre, ce qu’autorise le récit à la troisième personne, mais qui me paraît paresseux, répétitif et lassant autant qu’inefficace

R.M. Autre question rituelle : voyez-vous un rapport entre western et roman noir ?
J.H. Aux yeux des Européens, western et roman noir semblent présenter des points communs parce que ce sont deux formes de fiction populaire qui traitent du mode de vie américain.
Pour moi le western est un genre du 19ème siècle, rural et qui reflète l’éclat d’une société sans lois.
Le roman noir lui est profondément urbain et du 20ème siècle, typique d’une époque où les lois existent - mais semblent être faites pour être tournées.

R.M. Votre bibliographie compte deux recueils de nouvelles. Est-ce un genre que vous pratiquez régulièrement ?
J.H J’ai commencé à publier des nouvelles en 1962, dans un petit journal homosexuel, One Magazine, et j’ai continué jusqu’à sa transformation en Tangents, que j’ai dirigé et auquel j’ai collaboré jusqu’en 1969.
Ces histoires et une autre, The Bee, parue dans The Ladder, un magazine pour lesbiennes, étaient signées de mon pseudonyme James Colton. Certaines sont reprises dans le volume The Corruptor and Other Stories.
J’aime beaucoup écrire des nouvelles.

R.M. Stranger To Himself (1977), Known Homosexual (1968), deux titres pour un même livre. Pourquoi ?
J.H. Stranger To Himself était le titre original d’un roman noir que j’avais écrit en 1966 et qui a été publié sous le titre Known Homosexual et après de multiples modifications sous le pseudonyme de James Colton. J’ai rencontré d’immenses difficultés pour trouver un éditeur assez courageux pour le publier à cause de son attitude non apologétique envers l’homosexualité
C’est l’histoire d’un jeune noir de Los Angeles, qui veut découvrir pourquoi et par qui a été tué son compagnon, un jeune blanc membre de l’Eglise évangéliste.

R.M. Quels sont vos romans préférés ?
J.H. épineuse question !
Huckleberry Finn, Les frères Karamazov, Le bruit et la fureur, sans conteste !
Et Mort à Venise, Middlemarch, La foire aux vanités.
Je crois qu’il vaut mieux que je m’arrête !

R.M. Et dans notre genre ?
J.H. Le facteur sonne toujours deux fois, la plupart des Ross Mac Donald, Les amis d’Eddie Coyle, la série de Joe Gores sur l’agence Dan Kearny, les romans d’Ed Mac Bain

R.M. Joseph Hansen, quels sont vos projets ?
J.H. Je travaille d’arrache-pied à un long roman ; quand j’en aurai fini, je m’attaquerai au septième Brandstetter, Crossbones, puis au huitième. Ces deux livres ont déjà fait l’objet de contrats et paraîtront en 1984 et 1985 ...
Los Angeles - Mont-Saint-Martin - 4 juin 1981/10 septembre 1982 (Traduit par Roger Martin)

"Hard-Boiled Dicks Les durs-à-cuire n°4 : Joseph Hansen et Joe Louis Hensley", octobre 1982, pp. 9 -14

Hellza 24/01/2017 15:48

Merci pour cet article, très intéressant .