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L'amour pour Marcel Proust

Publié le par Jean-Yves

On peut dire que pour Proust, l'amour est radicalement mauvais, comme pour les bouddhistes l'attachement à la vie, mais que les souffrances qu'il produit sont bonnes et libératrices.

 

A ce point de vue, l'inverti peut paraître privilégié : aimant les hommes qui aiment les femmes et qui donc ne peuvent pas l'aimer, il ne peut guère ignorer que son amour ne sera jamais réciproque ; et il ne peut pas non plus l'enfouir sous les compromis sociaux dans lesquels les amours normales risquent de se perdre, sans le savoir. Mais l'inversion, elle aussi, a ses triches et ses comédies, que Proust découvre sans pitié.

 

En tout cas, ce n'est pas l'amour pervers, mais l'amour malheureux, que Proust célèbre. Swann pourrait se figurer qu'il continue d'aimer Odette, après l'avoir épousée ; il aurait tort. Mais le fait est qu'il ne le croit pas. La perversion a l'avantage d'assurer que le pervers sera seul et réprouvé ; elle révèle mieux sa solitude parce qu'elle pèse plus lourdement sur lui. Mais tout amour profond et jaloux suffit pour isoler ceux qui le ressentent : il n'a pas besoin de la garantie supplémentaire que l'homosexualité ajoute. Cette certitude que « chaque personne est bien seule » – et chaque amour malheureux –, on a dit qu'elle était liée aux déséquilibres dont Proust souffrait.

 

C'est oublier tant de grands écrivains qui l'ont partagée avec lui, sans être asthmatiques ni désaxés. Quel poète contredit Aragon quand il affirme qu' « il n'y a pas d'amour heureux » (et Proust, en somme ne dit rien d'autre). Rimbaud, certes pas. Ni Baudelaire. Ni Vigny, ni Musset, ni d'ailleurs Racine non plus que Ronsard. L'amour est-il moins malheureux chez Dostoïevsky que chez Proust ? Rogojine souffre-t-il moins que Swann ?

 

Emmanuel Berl

 

■ in Proust, chapitre IV : L'amour par Emmanuel Berl, Editions Hachette/Génies et Réalités, 1967, pages 104/105

 

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