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Journal [1918-1921, 1933-1939], Thomas Mann

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans son journal, Thomas Mann parle souvent d'histoire, de politique et de littérature. Mais aussi de son amour des garçons. Une passion plus platonique d'ailleurs que réellement incarnée. Comme s'il avait préféré les « admirer » au lieu de se glisser dans leur lit... Du moins, c'est ce qu'il semble...

Dès son adolescence et jusqu'à la fin de sa vie, Thomas Mann (1875-1955) a tenu régulièrement son journal intime. Rédigées plus pour lui-même que pour le public, ces « notes quotidiennes du soir » lui permettaient de « retenir le jour qui s'enfuit... »

Malheureusement, l'auteur a brûlé par deux fois, en 1896 et en 1945, l'essentiel de cette littérature privée. Mais tout n'a pas été perdu et, en août 1975, on a découvert les journaux datés de 1918 à 1921.

D'après le journal de ces années-là, Thomas Mann apparaît comme un grand bourgeois conservateur, hostile, au début, à la démocratie, mais qui s'opposera bien vite au nazisme et sera contraint, dès 1933, à l'exil. On y découvre un homme à la sensibilité à fleur de peau, qui doit lutter contre ses nerfs fragiles pour réaliser son œuvre. Et ce journal foisonnant où sont abordées, à côté des problèmes les plus terre à terre, les questions politiques, historiques, métaphysiques et littéraires réserve une surprise de taille : Thomas Mann y avoue à plusieurs reprises son homosexualité !

Thomas Mann, homme marié, père de six enfants, n'avait jamais été « catalogué » comme homosexuel. Le 20 décembre 1918, il écrit pourtant :

« J'ai été accaparé par un jeune homme élégant au visage de garçon gracieux et un peu fou, blond, beau type de l'Allemand, plutôt fragile, qui m'a un peu rappelé Requadt, et dont la vue m'a, sans aucun doute, fait une impression telle que je ne l'avais plus constatée depuis longtemps. Etait-il simplement en tant qu'invité au club, ou vais-je le revoir ? Je m'avoue de bon gré que cela pourrait devenir une aventure. »

Le lendemain, Thomas Mann note :

« Je voudrais, plein d'esprit d'aventure, revoir le jeune homme d'hier. »

Et le surlendemain :

« Sommeil nerveux à cause de mes fantasmes érotiques d'hier soir. »

Enfin, trois mois plus tard, dans le journal du 30 mars 1919, on retrouve notre jeune homme :

« Ai oublié hier par fatigue de noter que ce jeune élégant qui ressemble à Hermès et qui m'avait fait une si forte impression il y a quelques semaines assistait à la conférence. Son visage, allié à sa légère silhouette de jeune homme, a par sa joliesse et sa folie quelque chose d'antique, de "divin". Je ne sais pas comment il s'appelle et ça n'a pas d'importance. »

Dans le même genre de vision amoureuse, le 5 août 1919 :

« Le jeune Kirsten m'a produit hier plusieurs impressions immédiates. Il montrait des photographies à la table voisine, et je l'entendais parler en même temps, avec une voix assez grave et dans un fort dialecte hambourgeois, et je pouvais voir sa main. A part la forme ratée de son nez, son visage est beau et fin (...) Il ne m'a encore jamais regardé, même en passant devant moi. A ce qu'il me semble, il évite de le faire par discrétion. »

Conséquences de ces fortes impressions :

« Sommeil un peu agité, traversé de phantasmes... »

Et puis, au moment où on s'y attend le moins, le 17 septembre 1919, c'est l'aveu :

« Il n'y a pour moi aucun doute sur le fait que les Considérations ("Les Considérations d'un apolitique" venaient alors d'être publiées) sont "elles aussi" une expression de mon inversion sexuelle. »

■ Editions Gallimard, Collection Du Monde Entier, 1985, ISBN : 2070703673


Du même auteur : Le mirage - Tonio Kröger - Sang réservé, suivi de Désordre

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