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Les lunettes d'or, un film de Giuliano Montaldo (1987)

Publié le par Jean-Yves

Italie, 1936. Le docteur Fadigati tombe amoureux d'un boxeur. Scandale dans la bonne société de sa ville, Ferrare. David, un jeune Juif, comprend que le destin du docteur rejoint celui de sa race. Bientôt, Mussolini fera déporter les juifs et les homosexuels.


Riccione, une petite ville balnéaire de l'Italie en 1936. Dans les jardins d'un luxueux hôtel, une bande de jeunes gens plutôt aisés discutent d'un grand jeu d'équipe auquel ils vont participer Au fond du jardin apparaît soudain une superbe Alfa-Roméo rouge vif, conduite par un garçon beau comme un dieu grec. La voiture stoppe. Le garçon descend, aussitôt fêté par les jeunes filles de la bande, devant lesquelles il parade un moment. Il y a du soleil, la mer est bleue, toute proche. On pourrait croire que l'ambiance est à la détente, à la joie de vivre... Pourtant, parmi les jeunes gens, il en est un qui est resté sombre. C'est David (Rupert Everett), le narrateur des «Lunettes d'or». Une nouvelle de Giorgio Bassani qui date de 1958, que Giuliano Montaldo a adaptée pour le cinéma.


Dans les salons de l'hôtel, derrière les rideaux de la fenêtre, un homme d'une cinquantaine d'années (Philippe Noiret) regarde la scène avec nostalgie. C'est lui qui a offert cette voiture au beau Deliliers (Nicolas Farron). Sur son visage, on peut lire tout le désenchantement, toute la tristesse des gens qui savent qu'on ne les aimera jamais vraiment pour eux-mêmes. Cet homme, c'est le docteur Fadigati. Il est installé à Ferrare, où il jouit de la meilleure réputation. Intelligent, fin, cultivé, amateur de belles lettres et d'opéra, une seule question plane sur son passage : pourquoi ne s'est-il jamais marié ? Pourquoi voit-on parfois scintiller ses célèbres lunettes montures dorées dans l'obscurité de certains endroits louches ?


Et un jour, la vérité éclate : Fadigati est homosexuel. Dans le train qu'il prend chaque jour pour Bologne, il doit alors faire face aux réflexions à double sens d'une bande de jeunes qui font le trajet avec lui. Parmi eux, David, jeune juif de Ferrare. Et Deliliers, un boxeur ambitieux dont la beauté fait des ravages dans toute la région. Quelques mois plus tard, Fadigati provoque un véritable scandale : le beau Deliliers, a compris tout le parti qu'il pourrait tirer d'une liaison avec ce riche docteur. Il est devenu son amant. Les deux hommes, en vacances à Riccione, s'affichent publiquement sur la plage et à l'hôtel. Pour tous les Ferrarais en villégiature dans le coin, ils deviennent les "tourtereaux". La fin de l'histoire sera tristement classique. Deliliers dépouillera son protecteur de sa fortune, et Fadigati perdra sa clientèle. Il se retrouvera seul et pauvre, dans un petit appartement, et finira par se suicider en se jetant dans le Pô.


Drame de l'homosexualité, penserez-vous. Le déclin du bon docteur ferrarais sur fond d'images estivales va-t-il ressembler à la marche vers la mort d'un certain Aschenbach, poursuivant l'image de la beauté dans les ruelles de Venise ? Je n'ai pas vu ce film ainsi. Plus qu'un film sur l'homosexualité, les "Lunettes d'or", c'est la rencontre de deux solitudes. Celle de Fadigati, et celle de David, le narrateur.


Nous sommes en 1936, au sein de la communauté juive de Ferrare. David est très jeune, mais il a compris que des événements graves se préparent. Les premières lois raciales vont être votées en Italie. Beaucoup de Juifs de Ferrare se font encore des illusions sur Mussolini. On pense qu'il ne suivra pas Hitler jusqu'au bout. Pourtant, on commence déjà à arrêter des professeurs parce qu'ils sont juifs... A la fin du film, David se retrouve abandonné par sa maîtresse Nora (Valeria Golino), qui se convertit au catholicisme par peur du racisme. C'est le moment où Fadigati est abandonné par Deliliers. Malgré leur différence d'âge, les deux hommes se rencontrent un instant...



Philippe Noiret dans le rôle du docteur Fadigati incarne un homosexuel "banalisé", à peine un peu trop soigné, sans manières efféminées.


On voit aussi poindre un autre personnage important de l’œuvre : la ville de Ferrare. Bassini est l'écrivain de Ferrare. Presque toutes ses nouvelles font le portrait de ces petits provinciaux conformistes, ligotés par la peur du scandale, et dont l'irresponsabilité amènera les fascistes au pouvoir. Ferrare où on n'échappe pas au regard des autres, Ferrare et sa communauté juive. Autre douloureux chapitre de cette période.


Pour incarner David, l'étudiant juif qui jette un regard inquiet sur les événements, Giuliano Montaldo a choisi Rupert Everett : son rôle est plutôt passif. Il ne fait rien. Il sert surtout à faire réagir les personnages. Un rôle où tout est intérieur.


Le personnage de Deliliers a été légèrement modifié par rapport à la nouvelle de Bassani. Dans le livre, il est très cynique. Dans le film, on sent à plusieurs reprises qu'il estime vraiment Fadigati. Comme s'il se cherchait un père. C'est un peu un exhibitionniste. Il veut ressembler aux riches, avec une belle voiture, être le plus élégant de Ferrare. Il a une revanche à prendre. C'est peut-être pour ça qu'il fait de la boxe.


Les personnages de Bassani ont bien existé. Parfois, ils ont plusieurs modèles. Le vrai Fadigati ne s'est pas suicidé. Il a été assassiné par des partisans parce qu'il était tombé amoureux d'un jeune fasciste.


Dans le livre de Bassani, il y a encore un autre personnage important, la signora Lavezzoli (jouée par Stefania Sandrelli). C'est une femme stupide et écervelée qui, par ses propos, symbolise bien le manque de clairvoyance de la bourgeoisie ferraraise.


Ce film nous montre qu'à un moment de l'histoire, la destinée d'un homosexuel a pu coïncider avec celle de toute la communauté juive, condamnée à disparaître par une société "bien-pensante".


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