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Le désordre des familles. Lettres de cachet des Archives de la Bastille. (Présenté par Arlette Farge et Michel Foucault)

Publié le par Jean-Yves

La famille, le pouvoir et leur représentation


Au travers des lettres de cachet du XVIIIe, où l'on n'a longtemps voulu voir que l'arbitraire royal. quelle représentation de la famille sous l'Ancien Régime se donne, quelle notion de l'ordre se dessine ? Et comment se travaille le tissu complexe des relations entre le «public» et le «privé» ? Dans la droite ligne de leurs recherches antérieures, Arlette Farge et Michel Foucault tentent d'apporter quelques éléments de réponse supplémentaires.


Le titre, d'emblée, le dit clairement, et la présentation qui suit ne s'embarrasse pas de circonlocutions : les grandes dissertations sur l'arbitraire royal et les colères du souverain sont sans aucun doute bien belles mais elles ne parviennent guère à rendre compte de ce qui se joue entre ce que l'on nommera plus tard société civile et société politique, ni des représentations de l'ordre moral et social qui avaient cours au XVIIIe siècle. Or, la lecture attentive des lettres de cachet de la Bastille - ce symbole de l'absolutisme monarchique - révèle bien plus, toute une vie quotidienne des classes populaires durant cette période et permet d'interroger «les passions du menu peuple au centre desquelles on trouve les relations de famille - maris et femmes, parents et enfants».


Pour ce faire, il faut d'abord se débarrasser de l'idée simpliste qui ne retient de la lettre de cachet - laquelle permet, sur ordre du roi, d'arrêter et d'incarcérer quiconque sans passer par les voies judiciaires - que le bon plaisir royal et omet de remarquer qu'elle sert également, à Paris, très fréquemment pour affaire de police, c'est-à-dire pour régler tout ce qui trouble le «bon» ordre, conflit entre le maître et son apprenti, manquement à la discipline, religieuse ou militaire, aussi bien que la prostitution. Or, la famille, à l'époque étudiée, ne possède pas le statut privatisé qui est le sien aujourd'hui. Elle est nécessairement imbriquée dans le monde qui l'entoure : «Le tissu urbain, voisins, commissaire, curé, marchands, locataires, est un terreau sans lequel elle n'existe pas». A ce titre, ce qui se passe en son sein intéresse au premier chef les responsables de l'ordre public et, inversement, «comme n'importe quel groupe social, la famille doit au roi transparence». Si l'on ajoute que l'honneur des familles réclame qu'on évite autant que faire se peut la machine judiciaire, coûteuse et infamante, et que l'autorité de la famille, insérée dans la trame des événements publics, trouve son appui sur celle du pouvoir monarchique, à qui l'on peut tout dire - et «se dire» -, même si l'on utilise la rhétorique stéréotypée de l'écrivain public, il est aisé de comprendre et le recours à la lettre de cachet et son intérêt pour l'histoire des mentalités.


Ce sont, en effet, de véritables «tableaux de la vie familiale», dans lesquels l'on se met en scène en même temps que les autres, que tracent les placets envoyés aux différentes instances ; et, à travers eux, ce sont les normes de la vie commune qui se voient proclamées et répondent à une attente collective. Sur ce point du moins, hommes et femmes se retrouvent à égalité pour dénoncer le pacte rompu, l'équilibre économique perturbé par le partenaire indigne en même temps que son inconduite personnelle (sa «débauche», alcoolique ou sexuelle) et les violences et sévices qu'il fait subir. L'on se rend alors clairement compte que la famille de l'Ancien Régime fonctionne comme espace économique et que, par suite, nécessités économiques et devoirs moraux s'interpénètrent. Les référents sont déjà, et toujours, le travail et la maison, la fructification du patrimoine, les qualités conjugales et parentales. A eux s'oppose, bien entendu, tout ce qui est du domaine de l'errance, du vagabondage, du dérangement, c'est-à-dire de «conduites spatiales» inacceptables, et non de la dissipation qui appartient au vocabulaire moraliste du XIXe siècle.


Les conflits entre les parents et les enfants, plus que la «discorde des ménages» l'indiquent à l'évidence, même si les calculs mercantiles et les problèmes d'intérêts pécuniaires sont loin d'être absents du débat. Dans cette mise en scène qu'ordonnent les placets, et dans cette représentation de la vie familiale qu'on joue pour le roi afin d'infléchir sa décision, se découvre à la fois le rêve de la police du XVIIIe (car c'est elle qui assure le lien entre les particuliers et le pouvoir royal) : assurer le bonheur du peuple, et une éthique parentale.


Aussi est-il significatif que, sur ce plan, Arlette Farge et Michel Foucault retrouvent les conclusions de Philippe Ariès, à savoir l'évolution, au fur et à mesure que l'on se rapproche de la Révolution, du comportement des parents : «La manifestation de l'attachement aux enfants [se déplace] vers l'accomplissement d'un devoir d'état qui est celui de l'éducation».


Peu à peu, le public et le privé se disjoignent - et l'acte qui assurait leur fonction se révèle alors répressif -, entraînant la nécessaire disparition de lettres de cachet et l'intervention du chef de famille : la famille bourgeoise est en gestation, celle qui fera Gide invectiver : «Familles, je vous hais».


■ Gallimard, Collection Archives, 1982, 363 pages, ISBN : 2070233626

 

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