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Bang ! Bang !, Christophe Donner

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman est l'histoire d'Henri ; il est journaliste à Paris Turf et il joue compulsivement aux courses. Alors qu'il joue, sa femme, la célèbre actrice de cinéma Martine Victoire (qui jure comme un charretier et ne joue que dans des navets), s'ouvre les veines. Sa fille Gaëlle, grâce à une histoire de chèque de cantine oublié, la découvre à temps. Bang ! Bang ! C'est à cause de la chanson de Sheila qu'elle chante à tue-tête.

Henri est ce qu'on pourrait appeler un père "absent". Et pourtant, c'est ce personnage que Christophe Donner a choisi comme narrateur de son roman. Il a eu là, une excellente idée car cela permet de lire les évènements racontés d'une autre façon en cassant le manichéisme entre les "bons" et les "moins bons" personnages.

Christophe Donner a pour habitude de ne pas fixer de limites entre la fiction et le réel : c'est ainsi que certains personnages de notre monde sont "convoqués" par l'auteur dans ce nouveau roman. Mathilde Seigner par exemple qui devient la "bête noire" de Martine Victoire car elle serait, selon les médias, en passe de la remplacer dans son rôle de star (page 153). Alexandre (le fils de Martine Victoire né de son premier mariage) rappelle le fils d'un comédien très connu : il est atteint de gangrène dans le bras (pour l'autre, c'était dans la jambe) suite à une infection virale. « Avec de la chance, il ne perdra qu'une partie de son bras » (page 114)…

Christophe Donner est un grand amateur de sports hippiques ; il connaît bien aussi le cinéma pour avoir été lui-même réalisateur. Il m'a amusé en "démontant" ces "milieux". Son écriture est à l'image d'une course de chevaux : vive, rapide avec des rebondissements. A la différence qu'il n'y a pas de ligne d'arrivée : chacun gagne et perd quelque chose. Chacun ressort enrichi des "expériences" diverses de la vie. C'est ce qui fait de la lecture de ce livre un immense plaisir. La vie est à l'image d'une course de chevaux : on se lance à perdre haleine au point parfois d'en oublier de réfléchir. Je me suis même senti visé, ici et là de façon salutaire ; Christophe Donner m'a permis de largement rectifier ma "course" en démontant quelques idées reçues et surtout en m'apportant un regard "autre" sur la morale de la société.

Quelques exemples :

- Sur le deuil : réflexion de l'oncle Georges, chirurgien.

«Il en va d'un bras comme d'une personne, écrivait oncle Georges dans la conclusion de son livre, le deuil se traite comme un accident physiologique, quand on vous dit : Il faut oublier, il faut passer à autre chose, c'est tout le contraire, il faut entretenir le souvenir. Qu'est-ce que le souvenir sinon, aussi, l'illusion de la présence ? Il faut regarder sans fin les photos, se repasser les images, les sons, retourner sur les lieux où le cher disparu a vécu, vous a emmené, et vous lui parlez à voix haute, vous répandez son parfum. C'est ce que les humains font depuis toujours, bien avant que des zozos viennent leur dire de "faire le deuil". S'ils ont dressé des tombeaux, s'ils ont écrit des livres, c'était pour faire en sorte que les morts continuent d'être là, avec eux. Morts mais présents. Il n'y a que ça qui fasse du bien.» (page 268)

- Sur la pédophilie : le premier mari de Martine Victoire, est condamné pour pédophilie. Son fils Alexandre prend sa défense au cours d'un repas où il est invité.

«— J'adore la pédophilie. Je rends grâces à la pédophilie. Si Rodolphe n'avait pas été pédophile, s'il n'avait pas eu ce goût pour les jeunes garçons comme moi, à l'époque où il m'a connu, je serais mort, ou alors je serais là, en train de tout casser ici […]. C'est grâce à la pédophilie que je suis assis là, bien gentiment, en train d'écouter vos conneries sur les pédophiles.» (page 138)

- Sur le viol et sa condamnation : parole de l'avocat du premier époux de Martine Victoire.

«Qu'est-ce que vous faites de la vie qu'elle mène aujourd'hui auprès de son ami,.le président de l'association Touche pas aux enfants dans cette grande villa de Saint-Cloud ? La vie d'un enfant n'a-t-elle plus de valeur depuis qu'elle a été violée ? À quelle époque vivons-nous, et c'est quoi, ce pays où les femmes violées sont considérées comme mortes ? Je vais vous le dire. Mesdames et Messieurs les jurés, je vais vous dire quel est le pays que M. le Procureur a imaginé pour vous, ce pays c'est le nôtre, c'est le nôtre il y a deux ou trois mille ans, un pays de barbares où les femmes violées, ayant perdu leur honneur, étaient lapidées. Un pays comme tous les autres, d'où nous sommes sortis, grâce à deux millénaires de civilisation, et où nous ne voulons plus retourner. Non, Mesdames et Messieurs les jurés, mademoiselle Louloua n'a pas été "détruite" par son beau-père. Si elle est là, vivante, devant vous, c'est qu'elle n'a pas été tuée. Elle est meurtrie, traumatisée, certes, mais elle a encore la vie devant elle. Sauf, bien sûr, sauf si vous infligez à son violeur une peine démesurée, une peine qui fera penser à cette jeune femme qu'en effet, ce qu'elle a subi est aussi grave que la mort.» (page 169)

- Sur l'éducation civique : Henri assiste au procès du premier mari de sa femme.

«Une classe du collège de Nogent a débarqué dans la salle. J'ai trouvé ça choquant la présence de ces vingt-cinq débiles qui n'arrêtaient pas de parler, de gigoter. […] C'étaient surtout ces ricanements que je trouvais insupportables. Et le professeur qui les accompagnait ne disait rien, les juges non plus, ils avaient l'habitude, il paraît qu'il y a souvent des classes de collège qui viennent voir fonctionner la Justice. Ça remplace le cours d'éducation civique. Un comble quand on voit leur façon de se tenir.» (page 125)

Dans le personnage d'Henri, j'ai cru, à certains moments, reconnaître Christophe Donner et ce qui lui a été reproché comme des "attaques" dans ses livres précédents :

«Mais quoi, est-ce que c'est obligé de faire mal à quelqu'un quand on écrit un article, un livre ? Est-ce qu'on peut faire un dessin sans déformer, tordre, et blesser ? Je ne pensais même plus à la littérature, mais à la vérité des choses, à l'écœurement que suscite le roulis de ces vérités, ces petites vagues nauséabondes de secrets, ces faits englués dans le mensonge, l'exagération fétide. La vie pue, mais c'est un fleuve.» (pages 222-223)

Un roman qui reprend la devise "Shadoks" : Si ça [me] fait mal, c'est que ça [me] fait du bien.

A découvrir de toute urgence. La course va partir...

■ Editions Grasset, 24 août 2005, ISBN : 2246652316


Du même auteur : Les sentiments - Les lettres de mon petit frère - Tu ne jureras pas - L'Europe mordue par un chien - Le chagrin du tigre - Trois minutes de soleil en plus - Giton

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