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Le vrai est au coffre, Denis Lachaud

Publié le par Jean-Yves

Tom, 5 ans, vit à Paris dans un minuscule logement, jusqu'au jour où l'on propose à son père cheminot un logement plus proche de son travail. L'endroit - une sorte d'îlot ferroviaire : la Cité des Fleurs - en banlieue pourrait paraître détestable pourtant Tom en perçoit bien vite les avantages : un logement spacieux, un jardin avec bac à sable… de quoi mener une vie agréable et tranquille.


Mais le monde n'est pas clos et Tom devra affronter le regard des autres. Il sera mis rapidement à l'écart et devra faire face aux insultes des enfants de son âge qui le trouvent trop différent d'eux et le traitent de "Tapette".


« Je ne voulais plus m'approcher du stade car j'avais à plusieurs reprises entendu fuser des "tapette !" émanant du groupe de joueurs. J'avais mis un certain temps à entendre l'insulte (car rien dans mon oreille n'était réglé sur la longueur d'ondes du match perpétuel) puis encore un certain temps à comprendre qu'elle s'adressait à moi. J'avais déjà entendu ce mot circuler parmi les grands dans la cour de l'école. Je ne savais pas ce qu'il signifiait mais, mesurant sans difficulté l'agressivité dont il se nourrissait, n'en demandai de définition ni à Philippe Savin, ni à Eric Pellot ni à aucun autre footballeur du stade. J'avais honte de provoquer une telle animosité, quelle qu'en soit la raison.


J'avais commis une erreur à un certain moment, j'en étais persuadé. Pourtant, j'avais beau chercher dans ma mémoire l'occasion qui avait pu me mettre en porte-à-faux avec les garçons de la Cité des Fleurs, je ne voyais pas. Encore moins avais-je le pouvoir de remonter le temps pour corriger cette erreur. Il fallait éviter le plus possible de provoquer leur hargne car chaque nouvelle agression verbale effaçait un peu plus les contours encore mal dessinés de ma personne. » (page 60-61)


« Je me mis à chercher un moyen de vider le mot de sa charge vénéneuse. Un lundi matin, je pris pendant mon petit-déjeuner la décision de consacrer une semaine entière au problème. J'allais répéter le mot cent fois dans ma tête sur le chemin de l'école, à l'aller, au retour, ainsi qu'à chaque récréation. […] Tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette tapette... […]


Le premier soir, je me refusai à tirer des conclusions hâtives. L'expérience devait durer une semaine. Quand je traversai le passage à niveau le samedi midi, j'avais répété le mot deux mille sept cents fois dans ma tête. Il avait, me sembla-t-il, un peu perdu de son sens. Mais toute illusion se dissipa quand Eric Pellot et Philippe Savin se précipitèrent vers leur sixième étage.


- Bon week-end tapette !


Le mot dans leur bouche me poignardait toujours. Echec total. » (page 64-65)


Echec en effet, qui aboutira lors de la fameuse classe de neige (il a alors 8 ans) au "basculement" de sa vie, dans tous les sens du terme.


Dans les deux premières parties du livre (qui en compte quatre), le narrateur est Tom : il raconte son arrivée à 5 ans à la "Cité des Fleurs" et la découverte de son monde. Celui avec ses parents qui sont toujours très affectueux et à l'écoute. Celui avec Véronique, la fille des voisins, qui devient rapidement sa seule amie (ils créent tous les deux leur propre petite famille avec enfants à l'appui, des poupées en l'occurrence). Celui de Philippe Savin et d'Eric Pellot, deux enfants de sa classe qu'il craint et déteste (il les nomme "les deux gros cons") et qui n'auront de cesse de le brimer. Celui aussi de son oncle Roger, paysan dans le Massif Central, chez qui il passe une partie de ses congés d'été avec ses parents (et Véronique). Celui de Miguel, un homme qui travaille dans une casse toute proche et avec qui il aime discuter.


Toutes ses rencontres permettent au lecteur d'approcher l'identité (les identités) de Tom qu'il est en train lui-même de se forger. Quelle(s) est (sont) -elle (s) réellement ? Quelles influences ont les autres dans cette construction ?


« - C'est quoi ton vrai nom en entier ?- Thomas Fabre. C'est mon vrai nom en entier mais c'est pas moi. Je veux que tu m'appelles Tom. Mes parents m'appellent Toto mais c'est pas moi non plus.


- Pourquoi tu leur dis pas ?


- J'ose pas leur dire. Ils croient que Toto c'est moi alors tant pis. C'est pas grave. » (page 15)


La certitude des autres, plus particulièrement celle de ceux qui le rejettent, révèle à Tom ce qu'il ne veut pas être.


« Je travaillais d'arrache-pied à endormir toute peur, toute douleur, toute émotion même, à ne plus rien ressentir que l'air qui passe par mes poumons. En quelques mois je parvins à devenir presque transparent. […] Je fus envahi par un profond désespoir, c'était tellement injuste, qu'avais-je fait, à qui, pour mériter cela, comment lutter contre les autres garçons de mon âge, raisonnablement mignons, symétriques et harmonieux alors que déjà mon comportement efféminé au dire des plus belliqueux d'entre eux m'en distinguait ? Comment lutter ? Cela restait à inventer. » (page 62)


Les deux dernières parties du récit complexifie ce qui avait été saisi jusque-là. S'agit-il seulement de l'imaginaire d'un petit garçon ?


Après la mort de Tom (qui restera partiellement le narrateur jusqu'à la fin), Véronique se passionne pour la natation et n'a, semble-t-il, qu'un but : décrocher une médaille d'or aux Jeux Olympiques. Elle décide de partager sa vie avec Miguel, le grutier de la casse. Elle va mettre aussi à exécution son serment de tuer Philippe Savin.


Tout l'intérêt de ce récit, ce n'est bien évidemment pas toutes ces données factuelles : le championnat de France de natation, l'exécution de Savin ont-ils réellement eu lieu ? Le personnage de Véronique existe-t-il vraiment ? Est-il une autre "partie" de Tom ? Des indices, laissés ici et là dans le récit, intriguent en confirmant ou infirmant ces hypothèses.


« C'est fini. J'arrête. C'était le dernier. J'ai honte. Je ne parviens plus à me voir en peinture. Je vais me faire opérer. Je vais me faire fendre la bite dans le sens de la longueur, je vais me la faire recoudre en vagin une fois vidée et retournée à l'intérieur. Je vais me faire greffer un morceau de gland en guise de clito et advienne que pourra. Jetez mes couilles aux piranhas. Je sauverai ce qui restera. » (page 147)


« - Tom, Je vais arrêter de te parler. A haute voix en tout cas. Ça fait quinze ans maintenant, on me prend pour une folle quand il m'arrive de t'apostropher. Tu es un petit garçon pour toujours et je ne suis plus une petite fille. Je n'ai pas la moindre idée de l'homme que tu serais en train de devenir. » (page 157)


Où est le vrai des vies de chacun ? Quel rôle, quelle fiction chacun accepte-t-il de jouer ? Quel place prend le désir ? Quel rôle ont nos propres résistances dans la réalisation de ce désir ? Qu'est-ce qui peut être définitif dans une vie ?


Ce roman, en proposant toutes ces entrées, conduit le lecteur à s'interroger sur l'identité de Tom (et par là-même à la sienne propre), à se représenter le labyrinthe sans fil d'Ariane dans lequel Tom (et chacun) est plus ou moins enfermé.


« A cet âge-là, je ne compare déjà plus ma vie à celle des autres. Je ne me demande plus jamais pourquoi m'arrive ce qui m'arrive, inutile de chercher un sens là où il n'y en a pas. Je prends chaque jour l'un après l'autre, essaie de me faire oublier, de m'effacer du monde que je traverse la peur au ventre et quand je n'y parviens pas l'affronte dans la mesure de mes moyens. » (page 71)


On écrit toujours le même roman. Denis Lachaud en a publié quatre avant celui-ci. L'histoire se répète, puisqu'à l'origine il n'y en a sans doute qu'une dans l'âme de l'auteur. Dans "Le vrai est au coffre", Denis Lachaud, en utilisant un duo de voix (Tom/Véronique) nous fait partager, de nouveau, de façon émouvante et troublante, le passage de l'enfance à la vie d'adulte.


Un livre de cette rentrée littéraire à ne pas manquer.


■ Editions Actes Sud, 19 août 2005, ISBN : 2742756450


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