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Images pieuses

Publié le par Jean-Yves Alt

Objets de propagande ou représentations équivoques, les images pieuses sont aussi naïves qu'un ange déchu.

L'image pieuse est émouvante, c'est un fétiche auquel on se confie, un autel particulier que l'on porte sur soi ou que l'on met au chevet de son lit, et avec lequel on a un tutoiement d'amour, comme avec la photo d'un fiancé.

A travers les siècles, et plus particulièrement en des périodes de crise, l'Eglise catholique a su recourir à l'art de l'image, à sa force émotionnelle, pour éduquer et séduire ses ouailles. Parallèlement à ses commandes de peintures religieuses, prestigieux chefs-d'œuvre souvent délicieusement sensuels et équivoques, l'Eglise, dès le XIVe siècle, s'est attachée à développer l'édition et la diffusion de représentations moins artistiques mais tout aussi expressives : les images pieuses.

Cette imagerie religieuse est actuellement souvent dédaignée ; pour beaucoup ce ne sont que "bondieuseries de mauvais goût". S'il est vrai que ces images sont souvent esthétiquement médiocres, elles sont affectivement belles. Elles sont la trace, parfois maladroite, d'un idéal, d'un paradis perdu. Ces images évoquent aussi l'exil, notre exil sur terre dans une acception religieuse, mais aussi notre exil du monde de l'enfance, du temps du catéchisme.

Pour l'Eglise, ces images avaient un but éducatif. C'était un extraordinaire moyen de propagande. Le XIXe siècle est l'âge d'or de l'imagerie saint-sulpicienne. L'Eglise, face à la déchristianisation bourgeoise qui s'amorce, cherche à récupérer ses ouailles. C'est une véritable entreprise de séduction : ces images sont une sorte de bande dessinée ; il faut frapper l'imagination des humbles et des analphabètes, des enfants. Elles deviennent de plus en plus exubérantes, de plus en plus décorées. Ces images proposent des ersatz théologiques : à une richesse d'inventions extravagantes correspond une symbolique très pauvre, schématique. Ces images sont le lieu de la piété populaire et non pas de l'intellect.

C'est un art inférieur que l'Eglise a confié à des marchands, souvent sans scrupules, les imagiers. Elle n'a pas fait appel aux grands artistes, suspects d'athéisme. Cette prudente frilosité ne l'a pas empêchée d'être dépassée. Quelque chose lui a échappé qu'elle n'a pu maîtriser, une subversion de l'image, une production dans laquelle le désir est latent.

Certaines images sont lascives ou équivoques. Toute l'imagerie chrétienne porte ces désirs frustrés qui surgissent là où on les attend le moins. C'est une religion qui exclut la femme ou l'idéalise, une religion d'hommes, extrêmement sensuelle. Les orgues, l'encens, l'or, tous les sens sont sollicités. C'est la religion de l'incarnation et de l'image. L'acte d'amour de Dieu est un acte charnel dans cette religion de l'interdit. Dans l'imagerie du XIXe siècle, les sens se sont exprimés de manière souterraine, par des images d'anges "pédophiles", de Christ ambigus, des représentations équivoques, terriblement phalliques. Une certaine latence homosexuelle s'est développée, que l'on retrouve dans le texte de ces images, un langage d'amour ; on est "possédé", "pénétré" par le Christ ; c'est le vocabulaire passionnel des amants, "soyons haletants d'amour".

A travers ces images pieuses, on retrouve ainsi l'évolution même de l'histoire religieuse. Leur esthétisme est révélateur de cette évolution. Au XXe siècle, cette production s'appauvrit, devient plus austère, plus socialisante. Elle a perdu à la fois son caractère sacré et intime, ce rôle miraculeux et confidentiel qu'on lui attribuait.


■ En savoir plus : Le monde merveilleux des images pieuses, Alain Vircondelet, Editions Hermé, 1988, ISBN : 286665076X

■ Visiter aussi sur le web, l'exposition : Si tu es sage, tu auras une image : Imagerie populaire, religieuse et profane du fonds Michel Chomarat (Bibliothèque Municipale de Lyon)

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