Mardi 4 octobre 2005

En ces temps où la menace terroriste incite de nouveau les pouvoirs publics à penser qu'il y a des «idées qui tuent» et des paroles assassines, il est bon de rappeler que, s'il y a un livre qui a été une arme véritablement mortelle pour ses lecteurs, c'est bien le fameux "Suicide, mode d'emploi", paru en 1982, auquel nos parlementaires ont attribué pas moins de 72 victimes. Comme son nom l'indique, ses auteurs, MM. Le Bonniec et Guillon, partaient du présupposé que se donner la mort n'est guère chose facile et que, pour ne pas faire appel à des méthodes violentes et douloureuses aux conséquences imprévisibles, il valait mieux, une fois prise cette décision terrible, connaître les noms et les doses des médicaments les plus adéquats. En dépit des plaintes des familles, des véhémentes protestations de la Fédération nationale des coopératives des consommateurs, du Syndicat de l'industrie pharmaceutique, du conseil de l'ordre des médecins, aucune disposition du code pénal ne permettait de poursuivre l'auteur et l'éditeur d'un ouvrage traitant le suicide de cette façon.

 

Cet acte tragique n'étant pas un délit pénal, tout acte d'incitation ou d'aide échappait à la répression car la complicité suppose l'existence d'un fait principal punissable. Tandis que les dispositifs juridiques permettaient de pénaliser les auteurs et éditeurs d'ouvrages pour des propos dont les effets néfastes sont très hypothétiques, comme c'est le cas pour la pornographie et probablement pour l'ensemble de délits d'expression, voici qu'on ne pouvait rien à l'encontre de cette espèce de mass-murder en papier.

 

Mais le hasard des circonstances a permis d'écorner cette accablante impunité tout au moins pour l'un de ses auteurs, donnant un peu de satisfaction à la foule des mécontents. Ce n'est pas cependant en tant qu'auteur du livre que Le Bonniec a été condamné, mais du fait d'un échange épistolaire qu'il a eu avec un dénommé Michel Bonnal, l'un des 72 suicidés. Au mois de janvier 1983, M. Le Bonniec avait reçu une lettre de ce malheureux lui faisant part de son intention suicidaire et lui demandant conseil sur les méthodes à suivre. Loin de l'inviter à renoncer à son projet, il lui avait précisé, au reçu d'une deuxième lettre, la dose mortelle et les conditions d'absorption d'un médicament. Michel Bonnal était retrouvé mort quelques semaines plus tard, le 4 mars 1983. A la suite de la plainte du père du suicidé, le tribunal de grande instance de Paris a trouvé M. Le Bonniec coupable du délit d'«abstention délictueuse de porter secours à personne en péril», décision confirmée par la cour d'appel de Paris et par la chambre criminelle de la Cour de cassation le 26 avril 1988.

 

Mais, mécontents de l'impunité du livre lui-même, les parlementaires ont cherché à combler ce «vide juridique» par la création en 1987 d'une nouvelle infraction qui pénalise désormais la provocation au suicide ainsi que la publicité et la propagande faites en sa faveur. Comme la loi pénale n'est pas rétroactive, cette nouvelle infraction faite pour punir les auteurs et l'éditeur de Suicide, mode l'emploi n'a pas pu leur être appliquée. Il n'empêche qu'en provoquant la création de cette nouvelle infraction, ce livre aura éliminé toute possibilité d'avoir une postérité, jouissant du privilège d'être l'unique en son genre.

En revanche, la nouvelle loi fut appliquée à l'encontre d'une femme quelque peu malveillante, à l'occasion d'une sombre affaire de voisinage. Le 21 avril 1988 le tribunal de grande instance de Nevers l'a condamnée à six mois de prison avec sursis, 10.000 francs de dommages et intérêts et à une amende de 1 500 francs pour avoir poussé sa «victime» au suicide. Celle-ci avait été arrêtée à la suite de plusieurs vols à l'étalage et découvrait quelques jours plus tard, une pancarte anonyme affichée dans l'ascenseur de son immeuble relatant ses déboires avec la police. Ne supportant pas cet affront, elle se serait suicidée en se jetant dans la Loire. Certains juristes ont trouvé que cet arrêt faisait une interprétation quelque peu extensive du nouveau texte. Mais n'était-ce pas dans la nature même de la loi que de donner lieu à des interprétations de ce genre ? N'est-il pas toujours arbitraire de supposer un lien de cause à effet entre le comportement d'un individu et le suicide d'un autre ? Ne doit-on pas imaginer, pour un acte aussi fondamental, entre les deux, quelque chose de plus profond et de plus mystérieux ? Les 72 victimes de Suicide, mode l'emploi n'auraient-elles pas utilisé d'autres moyens ?

 

Pourtant il semble que la philosophie de cette loi ait fini par triompher sur les conceptions plus raisonnables ou plus inquiètes de cet acte énigmatique, et se soit généralisée.

 

En effet, on pourrait à juste titre se demander si les tendances actuelles à décrire comme des formes d'incitation au suicide certains mots et certains actes plus ou moins anodins ­ tels que les injures, les différents harcèlements, les violences dites psychologiques ­ ne trouvent pas leurs origines dans les raisonnements qui étaient à l'origine de cette loi de 1987.

 

A moins qu'il ne faille en rendre responsable "Suicide, mode l'emploi" lui-même, qui ne cesse de provoquer d'effroyables effets, même là où on l'attendait le moins.

 

Libération, Marcela Iacub, mardi 27 septembre 2005

 


 

Réponse à Marcela Iacub sur le droit à la mort (mardi 1er novembre 2005) par Claude Guillon :

Le journal Libération a publié, dans sa livraison datée du mardi 1er novembre 2005, le texte ci-dessous, que je lui avais adressé en application des textes de loi régissant le « droit de réponse ».

Je ne suis pas sûr d’avoir compris l’intention de Marcela Iacub dans l’article qu’elle a récemment consacré au livre Suicide, mode d’emploi, que j’ai publié en 1982 avec mon ami Yves Le Bonniec. Veut-elle se gausser, comme le titre « Tous morts de lire » le laisse à penser, du vieux bateau des mauvaises lectures incitant au suicide et à la débauche ou bien au contraire veut-elle monter à bord... À moins que toutes les lectures soient permises, sauf celle-là ? En tout cas, je déplore que lui ait échappé la recension dans ces colonnes (Libération, 20 janvier 2005), par Édouard Launet, de mon Droit à la mort, sous-titré Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (éd. Hors Commerce, 2004). Sa lecture lui eut évité de reproduire plusieurs inexactitudes.

Passons sur le chiffre de 72 « victimes » du livre (mais M. Iacub n’y met pas de guillemets). Il ne correspond à aucune espèce de recension officielle ou judiciaire. Chacun peut donc, à son gré, le diviser par deux ou le multiplier par quatre (en le rapportant tout de même au chiffre de 100 000 exemplaires vendus en France durant huit ans et à la moyenne annuelle de 11 000 décès par suicide pendant la même période). Je sais, pour avoir reçu et récemment publié leurs lettres, que notre livre n’a pas eu de « victimes », mais des lecteurs conscients et jaloux de leur liberté.

Les magistrats qui ont jugé Yves Le Bonniec ont effectivement entretenu la fiction selon laquelle c’était en tant que justiciable quelconque que le coauteur de Suicide, mode d’emploi était inculpé à la suite d’une correspondance avec un lecteur de Suicide, mode d’emploi, à propos du même livre. Aucune loi n’oblige à endosser cette fiction.

À ce propos, il n’est pas inutile de préciser que Le Bonniec a été condamné dans une autre affaire de correspondance, sous le même chef, alors que sa réponse au lecteur ne contenait aucune indication technique. C’est bien l’« abstention » d’un geste positif, que les magistrats se sont abstenus de préciser davantage, qui a été condamnée, faute de législation permettant à l’époque d’interdire le livre.

Marcela Iacub écrit que la loi de 1987 « n’a pu [nous] être appliquée ». C’est hélas inexact. La justice a trouvé un moyen de contourner le principe de la non-rétroactivité de la loi pénale : chaque exemplaire du livre imprimé postérieurement à la loi de 1987 réprimant la « provocation au suicide » a été considéré comme un fait nouveau délictueux. C’est donc bel et bien pour infraction à la loi de 1987 que l’éditeur Alain Moreau a été condamné en février 1995, cette décision interdisant de facto toute réédition du livre, par ailleurs épuisé depuis 1990.

Probablement sur la foi de commentateurs qui n’ont pas pris la peine de consulter le texte original, M. Iacub indique un jugement de 1988, à Nevers (contre une délatrice), comme jurisprudence de la loi. Il n’en est rien, la condamnation ayant été prononcée pour « voies de fait avec préméditation ». En revanche, la loi de 1987 a permis - outre l’interdiction de fait de notre livre - la saisie en France d’un ouvrage canadien, et la condamnation d’un grand quotidien du soir.

Quant au fond du débat sur le droit pour chacun de décider de l’heure et du moyen de sa mort, comme sur la question de la liberté de publier, ma conviction tient dans la formule qui sert de titre au dernier chapitre du Droit à la mort : « Les lecteurs sont seuls juges ».

Claude Guillon

 


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]

 

par Jean-Yves publié dans : ÊTRE DÉRANGÉ avec Marcela IACUB
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[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

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