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1972 : Le désir homosexuel de Guy Hocquenghem (1/5)

Publié le par Jean-Yves Alt

Guy Hocquenghem fut un virulent pamphlétaire et un méticuleux analyste du Pouvoir. Il ne militait pas en aveugle, il ne criait pas «mon trou du cul est révolutionnaire» n'importe comment. Il avait son manifeste, rigoureusement rédigé. Il a mis toute sa science universitaire au service du plus impalpable des objets : « Le désir homosexuel ».

Cet ouvrage reste une excellente critique de la perception collective, sociale et culturelle du « fait » homosexuel. Il est une rude volée de bois vert infligée aux autorités médicales et psychanalytiques qui prétendent par leurs systèmes légiférer en matière d'homosexualité.

Hocquenghem commence par opérer un savoureux retournement ; il décide avec bonne humeur de s'interroger non pas sur le « désir homosexuel », notion qu'il définira en fin de parcours, mais sur les effets pour le moins spectaculaires de celui-ci sur la société majoritairement hétérosexuelle : « Ce qui pose problème n'est pas le désir homosexuel, c'est la peur de l'homosexuel. »

Hystérie, instinct de persécution, paranoïa : le tableau clinique est accablant - l'homosexuel suscite des troubles inquiétants dans la population hétérosexuelle. Hocquenghem n'a pas son pareil pour vous retourner comme un gant tout un courant de pensée :

« La répression anti-homosexuelle est elle-même une expression détournée du désir homosexuel. L'attitude de ce qu'il est convenu d'appeler la "société" est de ce point de vue paranoïaque : elle souffre d'un délire d'interprétation qui la conduit à saisir partout des indices d'une conspiration homosexuelle contre son bon fonctionnement ».

Et Hocquenghem d'admirer en passant « l'exceptionnelle richesse du vocabulaire pour désigner l'homosexuel masculin : tante, tantouze, pédé, etc. tout se passe comme si le langage s'exténuait à délimiter et à nommer l'innommable ».

La première opération de répression spontanée à l'égard de l'homosexuel est un déchaînement sémantique inépuisable : la parole n'est- elle pas la meilleure façon d'avoir la peau de quelqu'un, de se l'approprier ?

L'injure libère un flot puissant de jouissances interdites ; par l'insulte («enculé», «tapette»), l'hétérosexuel fait l'amour aux mots à défaut de pouvoir faire l'amour au corps homosexuel lui-même. L'enjeu est d'importance : le «nom» de l'homosexuel, décliné depuis des lustres sur tous les tons, garantit une possession directe : la «prolifération» permet à l'hétérosexuel de posséder ce nom-là à volonté. La distance instituée de manière fictive par les processus sociaux est supprimée par cette nomination hystérique et tellement insistante qu'elle s'apparente à un geste d'exorcisme, à un rituel implacable qui ne cesse cependant de renvoyer au désir contenu de leurs auteurs.

On souhaite ainsi reléguer l'homosexuel aux confins de l'espace social de manière à ce que seul son nom demeure, démultiplié en mille joyaux sonores («pédoque ! pédale !») - on peut de cette manière donner congé au corps de l'homosexuel. Mais cet assouvissement a lieu grâce à des mots d'une violence à peine déguisée.

L'attirance hétérosexuelle pour le « monde » homosexuel s'est transformée, grâce aux mystères d'une subtile alchimie, en répulsion agressive.

■ Le désir homosexuel de Guy Hocquenghem, Editions Fayard, 2000 (réédition de 1972), ISBN : 2213606331

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Du même auteur : L'amour en relief - Les petits garçons - L'âme atomique (avec René Schérer) - Comment nous appelez-vous déjà ? (avec Jean-Louis Bory) - La colère de l'Agneau - Les voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo - Race d'Ep

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