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Le masseur noir, une nouvelle de Tennessee Williams

Publié le par Jean-Yves Alt

« Presque depuis sa naissance, cet homme : Anthony Burns, avait manifesté une tendance instinctive à se laisser avaler et engloutir par les milieux dans lesquels il vivait. »

Ainsi s'ouvre la nouvelle la plus physique et brutale de Tennessee Williams, "Le masseur noir".

Cet homme à la recherche d'une protection enveloppante, cet homme plein de timidités et totalement «inachevé» va alors se jeter à corps perdu dans un institut de massages où l'attend un «géant noir» prêt à le former, à le «compléter», à l'achever dans tous les sens du terme.

En quête d'une soumission de lui-même à la violence d'un autre, avec l'idée de se laver ainsi de toutes ses fautes, Anthony Burns va se soumettre à un rituel implacable de désir et de mort. Face à son apparence de petit enfant informe, le puissant masseur va lui sembler «positif» et doté de «force et de résolution». C'en est assez pour que bientôt il se mette à frissonner sous ses ordres, obéissant jusqu'à l'abnégation, à frémir aussi sous ses «grandes mains moites». L'expérience de l'aliénation peut commencer :

« Il se sentait envahi par un sentiment de dépaysement, ses mains étaient chaudes et molles, il avait l'impression qu'elles n'étaient plus à lui, mais qu'elles étaient mues par un autre. »

Entre extase et souffrance, Burns se voit contraint de croiser les jambes pour «étouffer la plainte sauvage de son sexe». Certes, le masseur le fait comme pénétrer «dans une bouche énorme», à la manière d'une opération cannibalique un peu sophistiquée ; certes il le manipule comme un traversin, mais il le révèle surtout à lui-même, lui permettant bientôt de libérer le «flot brûlant du plaisir».

L'auteur, dans le même temps, prête à ce géant muet des pensées non moins ambiguës :

« Il haïssait les corps blancs qui abusaient de sa fierté - et il n'aimait rien tant que d'avoir des peaux blanches allongées passivement devant lui, et de les frapper du poing ou de la paume de la main. »

L'horreur, ici, se mêle à la beauté que la cinéaste, Claire Devers, mit en image dans - Noir et Blanc - : le masseur, avec le consentement de sa victime, après des massages violents suivis de tabassages, exécutera le jeune cadre fasciné jusqu'à la fin par la force de son bourreau.

Dans la nouvelle de Tennessee Williams, aucun dialogue ne vient perturber la fusion de ces deux êtres, et pourtant leurs deux langages, muets, se trouvent et se complètent. Et le masseur noir n'est bientôt plus que l'instrument de l'expiation de Burns. Tout est lentement réappris, les routines de l'esprit sont mises à mal, et ils peuvent savourer une plénitude non pas seulement homosexuelle, mais méta-sexuelle, "métaphysique" si l'on veut. Comme un spasme prénatal.

N'est-ce pas précisément renaître que veut cet homme, après avoir plongé dans cette face nocturne du monde que figure à ses yeux le masseur noir ? Masseur qui n'a plus rien d'un personnage, mais est une forme, la forme-désir représentée pour son exemplarité.

■ in "Le boxeur manchot", Editions 10/18, 1996, ISBN : 2264004045, ("Le masseur noir" pages 109 à 124)


Lire aussi sur ce blog :

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- La nuit où l'on prit un iguane

- La statue mutilée

- Sucre d'orge

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