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A copier 100 fois, Antoine Dole

Publié le par Jean-Yves

« Alors, t'es pédé ou pas ? » (p. 10). « On le sait tous que t'es pédé, de toute façon » (p. 12). « Tout s'est contracté au mot "pédé", dans ma tête mes sensations se sont raidies » (p. 14). « Et ça fait quoi d'être une fiotte ? » (p. 15). « Me touche pas, pédé ! » (p. 19).

 

Le père du narrateur pense que dans la vie, il faut sans cesse se dépasser et que cela passe parfois par l'acceptation de « se battre » (p. 22). « Papa m'a dit 100 fois comment faudrait que je sois » (p. 5). Mais comment faire quand on devine intérieurement qu'on ne répond pas à cette injonction ? Comment répondre aux autres quand on est nommé seulement par leurs mots insultants ?

 

« A copier 100 fois », ce pourrait être seulement l'histoire d'un géniteur qui s'étonne – comme d'un accident de parcours – de son rejeton différent… qu'il n'ose envisager « être pédé ».

 

D'une certaine manière, cette histoire aurait pu devenir celle d'un père qui ne trouve rien de mieux pour abattre son fils que de le laisser vivre seul avec ses difficultés, face aux autres garçons, du fait de sa différence. Autrement dit, par opposition au père, l'histoire d'un jeune qui serait si peu le digne fils que son paternel a rêvé.

 

Le père d'« A copier 100 fois » estime que sa progéniture mâle peut fort bien supporter ce que lui-même a supporté jadis pour devenir un « homme » conforme à ce nom : « un garçon, ça règle ses comptes tout seul, ça doit savoir se débrouiller, "comme un homme" » (pp. 5-6). C'est pourquoi, le fils met un point d'honneur à ne pas se plaindre. Il a intégré que la race des mâles doit être rude, quitte à morfler, car dans son collège, il vit, au quotidien, des séances de brimades qui semblent tellement naturelles que personne n'intervient jamais. Cette histoire aurait ainsi pu être la transcription d'une révolte intérieure qui se serait exprimée jusqu'au suicide.

 

Mais l'auteur, Antoine Dole, a choisi d'écrire une histoire qui aide à vivre.

 

nullD'une part, il fait intervenir Sarah, une camarade de classe qui prend la défense du narrateur. La jeune fille possède de plus un humour distingué :

 

« Sarah reste à côté de moi, la boucle de son sac tinte à chaque pas. Elle hésite un instant puis me dit :

– Tu sais, je m'en fous.

– De quoi ?

– De ce qu'ils disent. Que tu préfères les garçons, tout ça.

Je réponds pas. J'ai juste le cœur qui s'accélère, et les voitures vrombissent en passant à moins d'un mètre de moi. Ça devrait me faire quelque chose, je devrais me sentir bien, rassuré. Mais ça me fait toujours mal, et quels que soient les mots que chacun utilise. Sarah me met un petit coup d'épaule.

– Tu sais, moi aussi j'aime les garçons.       

Puis elle se met à rire. » (pp. 28-29)

 

D'autre part, l'auteur n'a pas oublié qu'au fond de tout homme, une lueur peut toujours éclairer sa vie et celle des siens.

 

Même si ce n'est jamais explicite, on devine que la mère du collégien est décédée. La mère est quasi absente de ce roman en dehors d'un souvenir de son fils :

 

« Quand ma mère me disait que les monstres n'existaient pas, que fallait pas avoir peur, c'était pas vrai Sarah. Ces monstres-là, ils existent, moi j'en ai rencontré. On s'y fait et c'est le pire, on s'habitue à tout. » (p. 21)

 

Antoine Dole a écrit ce court récit comme une partition, une musique d'accompagnement qui trouble d'abord le lecteur, le séduit ensuite, le rassure enfin. Dans les grandes souffrances qu'il découpe au fil des jours, l'auteur sait finalement inscrire le meilleur du père et de son fils. Une histoire intime vers la sérénité et l'amour.

 

■ Editions Sarbacane, 56 pages, 2013, ISBN : 9782848655017

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

 

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