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A la limite des ténèbres, Françoise d'Eaubonne

Publié le par Jean-Yves Alt

Françoise d'Eaubonne réhabilite le meurtrier, ou du moins elle replace le monstre dans des dimensions à la mesure de son mystère. Un roman qui renouvelle l'analyse du criminel sériel.

L'auteure a souvent exercé son talent de biographe sur des êtres de la dérive, ceux que la société écarte parce qu'elle ne se reconnaît pas dans leurs comportements, ceux aussi qui se choisissent au-delà de la morale et de ses codes. Christine de Suède, Madame de Staël, Verlaine, Rimbaud sont des monstres car ils s'assument en dehors des références, s'inventent un cérémonial à l'écoute d'un cri profond qui s'impose comme survie.

Dans « A la limite des ténèbres », Françoise d'Eaubonne choisit le tueur Harry Whitecliffe, un criminel compulsionnel. Avec ce meurtrier dont on ne connaît presque rien, l'auteure a préféré la fiction. C'est acte d'honnêteté. Si des recherches ont retrouvé sa trace dans l'Allemagne pré-nazie, il est impossible de remonter au-delà de la guerre de 14, de connaître même le vrai nom du héros de ce roman noir. L'énigme est d'autant plus troublante que seul le hasard d'une enquête nullement dirigée contre lui a permis à la police de découvrir le meurtrier. Peut-on imaginer qu'à ses vingt-sept assassinats aient pu s'en ajouter impunément de nombreux autres ?

Françoise d'Eaubonne tente de dégager son personnage des analyses conventionnelles, confronté à ce mystère : qu'est-ce qu'un monstre ? Qu'en est-il d'un homme qui vit comme le plus accompli des humains (n'est-il pas écrivain célèbre, éditeur chanceux, beau, séduisant ? ... ) et qui, deux ou trois fois par mois, succombe au rite funèbre du meurtre sur des femmes et des hommes avec lesquels il n'a d'autre relation que le brusque éblouissement de la mort ?

L'auteure montre qu'un tel individu échappe aux perspectives d'une psychologie classique : c'est le personnage par excellence, celui – cher à Dostoïevski – qui tremble entre ciel et abîme, celui que la tentation sauvage des forces occultes désigne, plus que le goût du bien, comme le symbole de l'étrange déchirement humain.

Françoise d'Eaubonne refuse que la seule explication donnée au crime sériel soit toujours une motivation sexuelle, une sexualité de travers, une frustration qui fait que le criminel n'est pas arrivé à faire quelque chose qu'il compense en tuant : la criminalité compulsionnelle ne peut être seulement étudiée sous l'angle freudien, par la motivation sexuelle, mais – et même si le sexe est impliqué – par des motivations d'un autre ordre, notamment mystique.

La structure de ce roman respecte le suspense : lente découverte des zones secrètes du personnage principal. C'est seulement au dernier chapitre qu'est livrée la clé de l'énigme dans une longue lettre qui révèle le premier meurtre de Harry, celui-ci lavé de toute condamnation puisque perpétré en temps de guerre, reconnu par la morale au nom de l'idéal patriotique.

Ce corps à corps du dernier sursaut, dans la solitude de la tranchée, quand le meurtrier reçoit le regard de la jeune victime, s'enracine dans le lointain passé des pulsions primitives. Harry connaît alors une joie intense. Il parlera de bonheur. Il dira dans sa confession que ce bonheur à l'état pur fut semblable au bonheur de « l'oxygène qui vivifie les poumons », semblable à celui de « l'eau claire par jour torride ». Semblable encore à la joie de l'allaitement, joie que connaît la femme de « donner la vie en nourrissant de sa substance le sang de l'autre ». Lui, en tuant, il donne « le lait noir de la mort ».

La plus grande partie du livre est la narration de la vie émergée de Harry. Car tout est grand dans cette vie : son amitié pour Ralph, Mary, Lipton, son amour pour Wally, la complicité avec Birgit, sa réussite d'éditeur.

La force de ce roman est d'avoir laissé filtrer les ombres dans d'imprévisibles fissures. Harry est profondément sympathique jusqu'à sa bisexualité chaleureuse même si l'apologie de l'androgynat est davantage une conception chère à l'auteure.

A partir d'un fait divers réel, Françoise d'Eaubonne a créé un beau roman aux dimensions de son héros. Loin des analyses réductrices d'une criminologie freudienne, elle retrouve la fascination rituelle de la mort : le meurtre comme mystique.

■ Editions Encre, 1983, ISBN : 2864181401


Quatrième de couverture : « Je suis un assassin. Plus qu'un assassin : un démon, un animal féroce, un être qui ne tire sa vie que du sang des autres, comme, les vampires... »

« J'ai tué vingt-sept personnes, pour la plupart des femmes ; toujours dam les ténèbres, à la tombée de la nuit. Et quelques jeunes garçons, comme ce pauvre Karlchen. Je les avais attirés dans les lieux où d'ordinaire, se nouent les amours de passage. Les corps se livrent pour un peu d'argent nécessaire, dans les quartiers miséreux des grandes villes : ce sont ces mêmes endroits où se célébrait mon rite. Ils m'ont appelé, faute de mieux "le tueur des hôtels borgnes". J'ai donné un faux nom : Lovach Blume. Mais celui d'Harry Whitecliffe n'est pas plus réel. Mon véritable nom, qu'importe ? »

C'est ainsi que s'exprime le héros maudit d'un des plus incroyables faits divers des annales du crime.

Il aurait d'abord vécu dans l'Angleterre sophistiquée des Années Folles, fréquenté les milieux littéraires et artistiques avec succès. Il s'installe ensuite dans l'Allemagne pré-hitlérienne où sévit une criminalité hallucinante, tandis qu'il exerce le métier d'éditeur de poésie…

Françoise d'Eaubonne s'est attachée à peindre la tragédie intime de ce personnage schizophrénique, l'évolution entre génie et démence des forces sombres du désordre mental. Il finira par épuiser sa propre violence et devenir, amèrement le spectateur de son délire.


Du même auteur : Une femme nommée Castor - L'Amazone sombre : vie d'Antoinette Lix - Louise Michel, la Canaque

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