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Accointances, connaissances et mouvances, Denis-Martin Chabot

Publié le par Jean-Yves

Aimer malgré l'adversité d'un handicap, d'une religion contraignante et d'une homophobie toujours latente, tel est le défi des personnages du dernier opus de la série Les Chroniques du Village.

 

Dans cette chronique, le lecteur comprend très vite qu'il n'y a pas de « bonheur ». Dès les premières pages existe une tension – intérieure ou interpersonnelle – insupportable chez et/ou entre tous les personnages. Lu comme la peinture d'une vaste « névrose », ce roman m'est apparu d'un extrême intérêt psychologique.

 

Tous les personnages – comme tous les êtres humains – sont possédés par des conflits. Ils sont d'abord des victimes de l'homophobie, des carcans familiaux, de la religion, de l'éducation, des clichés qui circulent…

 

Chacun, à sa façon, jouera sans chercher forcément à tricher et réussira à se faire aimer. En acceptant de gagner et de perdre en même temps.

 

♦ Bertrand Leblanc, acteur américain, est un veuf « honorable » depuis qu'il a perdu successivement ses deux hommes : Roger Marchand, dans un accident de voiture, Patrick Rivard, dans les tours du World Trade Center. La solitude peut-elle s'apprivoiser ?

♦ Marcel Cantin, jeune hémiplégique, se déplace dans un fauteuil roulant ; il drague sur internet en faussant son profil ; il se fait appeler Martin. Peut-on être aimé quand on est handicapé ?

♦ Ginette Clavet et Lucie Rivard sont deux lesbiennes. Elles élèvent leurs deux fils, Mathieu et Patrick. La première effectue des missions militaires en Afghanistan tandis que sa conjointe reste à la maison. Comment ressouder un couple quand la parole a disparu et que l'alcool s'est invité comme un tiers ?

♦ Ahmed Hassan, algérien, aime les hommes mais sa religion le lui interdit : comment être gay et amoureux dans un pays musulman ? Il rêve de Paris et de Montréal. Aussi de Martin qu'il a rencontré sur le net. Ahmed découvre le monde de l'argent et de la prostitution. Tout doit-il se monnayer ?

♦ Karim Zénouda, algérien d'origine, avocat parisien, veut bien aider Ahmed à rejoindre le Canada. Mais comment accorder ses principes avec ses désirs ?

♦ Imonfri Sanou, malien, a été l'amant de Roger Marchand. Séropositif, il a contaminé plusieurs partenaires occasionnels ; culpabilisé, il ne sait plus ni où ni comment vivre sa vie. Le pardon des victimes est-il possible ?

♦ Alexandre Trottier vit avec la veuve de Mathieu Rolland, mort en Afghanistan. Peut-on élever, avec la mère, le fils de son amant décédé ?

♦ Frédéric Dupire, étudiant, drague sur le net. Il a été quelques temps en contact virtuel avec Martin. Frédéric mourra suite à une agression homophobe.

♦ Il y a aussi le couple de policiers, André et Damien. Qui est le « Supergai » qui a vengé la mort de Frédéric Dupire ? Faut-il dénoncer un justicier aux autorités ?

 

Le style adopté, qui fait se dérouler l'action dans un continuel présent contribue à donner vie à chacun des personnages.

 

La présence, tout au long du roman, d'une autre narration (formée de très courts chapitres – imprimés en italique) permet un dévoilement progressif du dénouement. Loin d'être un artifice, cette seconde narration apporte de la curiosité et du piquant.

 

Un peu moins de polissonnerie n'aurait pas, à mon goût, déparé ce récit ; mais les jeunes adultes apprécieront et sauront bien y reconnaître une histoire très humaine.

 

Le lecteur trouvera aussi dans le roman de Denis-Martin Chabot une quantité de formules, de réflexions, qui pourraient passer pour des aphorismes, des clichés : est-ce par volonté de rester dans une morale « politiquement correcte » ? J'aurais aimé plus d'audace dans les idées : pourquoi ne pas avoir envisagé, par exemple, des vies à trois, avec le mari, la femme et l'amant du premier ?

 

Je regrette la fin tragique de ce récit, non pas pour l'absence d'un happy end mais parce qu'elle rend difficile la mise en valeur des chemins parcourus par chacun. Même si les identités personnelles ont volé en mille morceaux, même si certains contacts les plus intimes n'ont créé aucune relation véritable, ces chemins n'auraient pas conduit à rien. Plutôt que la mort finale de nombreux protagonistes, j'aurais aimé lire qu'il ne peut y avoir de vérités en conclusion, que l'inquiétude demeure, mais que cette dernière peut se faire joyeuse : car tous ces chemins mènent au cheminement lui-même, à cet effort constamment renouvelé pour laisser aux choses le goût étrange qu'elles ont, et aux autres le goût très étranger qu'ils ont. Il serait dommage que les lecteurs concluent que la vie manque de sens. Ce qui manque en général, c'est la puissance de se réjouir.

 

Les dernières lignes du roman montrent heureusement que Bertrand et Marcel sont sur la voie de cette compréhension.

 

Marcel est un personnage que j'ai trouvé particulièrement attachant : le no man's land, où il vit en dehors de toute humanité, crée une impression d'immatérialité, accentuée par son refus de tout contact humain et son retranchement dans une communauté virtuelle. Auto-défense contre les tentatives de l'extérieur pour violer son moi. Sa panique irréfléchie devant les avances audacieuses d'internautes, son besoin encore puéril de reprendre sans cesse contact, tout cela fait de lui un être de chair et de sang, muré seulement en lui-même. Rien à voir avec un orgueil démesuré.

 

Un récit distrayant pour cet été et un tableau violent d'une société à la recherche d'un souffle.

 

Éditions Popfiction, collection Homonyme, mai 2010, ISBN : 978-2923753133

 

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