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L'amour grec dans la littérature par Jean de Nice

Publié le par Jean-Yves Alt

La plupart des écrivains de la Grèce Antique paraissent réduire l'homophilie aux rapports de l'homme fait et du jeune garçon. L'éraste est toujours d'un certain âge et l'éromène plus jeune que lui. Dans cette union chacun a ses apports et son rôle. L'amant offre son amour qu'il fait accepter grâce à des dons matériels ; l'aimé, fortement encouragé par les offres de l'amant, lui donne en échange sa jeunesse, sa beauté et parfois même également son amour.

Dans l'Ethique à Nicomaque, Aristote s'exprime ainsi (livre 8, chapitre 4) : « L'amant et l'aimé ne tirent pas leur plaisir de la même source ; l'amant le tire de la vue de l'être aimé ; celui-ci l'éprouve à recevoir les prévenances de l'amant. » et plus loin : « C'est surtout de l'opposition que naît l'amitié fondée sur l'utilité. Si l'on se trouve démuni à un certain point de vue, on cherche à obtenir ce qui manque en donnant autre chose en retour. On pourrait être tenté de ranger dans cette catégorie l'amant et l'aimé le beau et le laid. La même raison fait parfois paraître ridicules les amants qui ont la prétention d'être aimés comme ils aiment, ce qui se justifie peut-être quand ils sont aimables, mais devient risible quand ils ne possèdent aucune des qualités propres à se faire aimer. »

Cependant, alors même que tout va bien et que chacun reste dans son rôle, il arrive que l'amour s'évanouit quand se termine chez l'aimé la fleur de l'âge : « La vue de l'être aimé ne charme plus l'amant, les prévenances ne s'adressent plus à l'être aimé. Par contre souvent la liaison subsiste quand un long commerce a rendu cher à chacun le caractère de l'autre grâce à la conformité qu'il a produite. »

Aristote démontre ainsi que la beauté physique est bien l'élément qui différencie l'homophilie de l'amitié : « Nul ne ressent l'amour, écrit-il, sans avoir été agréablement séduit par la forme extérieure. »

Il rejoint ainsi Socrate qui aimait les jeunes gens bons (amitié) mais également beaux (amour).

L'historien Xénophon fait aussi de nombreuses allusions à l'homophilie. Dans Hiéron le tyran se plaint de ne pas être aimé pour lui-même : « Que dis-tu, Hiéron ? Tu prétends que l'amour des garçons n'a point de place dans l'âme d'un tyran ? D'où vient donc que tu aimes Daïloque surnommé le beau garçon ? — J'aime en effet Daïloque, répondit Hiéron, pour certaines choses que la nature pousse sans doute l'homme à demander à ceux qui sont beaux, mais ces choses que je désire c'est de son amitié et de son plein gré que je veux les obtenir ; mais, de les lui ravir de force, je ne m'en sens pas plus le désir que de me faire du mal à moi-même. Prendre quelque chose à l'ennemi, c'est à mon gré le plus grand des plaisirs. Mais, pour les faveurs des jeunes garçons, les plus douces, à mon avis, sont celles qu'ils accordent volontairement. Jouir d'un mignon malgré lui, c'est pour moi de la piraterie plutôt que de l'amour. Le pirate, au moins, trouve du plaisir dans le gain qu'il obtient, dans le dommage qu'il cause à l'ennemi ; mais se plaire à tourmenter celui qu'on aime, se faire haïr en l'aimant, le dégoûter par ses attouchements, n'est-ce pas une chose cruelle et pitoyable ? Pour le particulier, il a tout de suite la preuve, quand l'objet aimé a pour lui quelque complaisance, que c'est à l'amour qu'il le doit parce qu'il sait que rien ne contraint le bien-aimé à lui céder ; mais le tyran n'a jamais le droit de se croire aimé. Nous savons en effet que ceux qui se prêtent à nos désirs parce qu'ils nous craignent contrefont le plus qu'ils peuvent les complaisances de l'amour. Cependant personne ne tend plus de pièges aux tyrans que ceux qui feignent de les aimer le plus sincèrement. »

La Cyropédie du même auteur nous apprend que Cyrus ne dédaignait pas l'amour grec et ne faisait pas fi des baisers d'un beau garçon : « Au moment du départ de Cyrus, ses parents prirent congé de lui en le baisant sur la bouche suivant une coutume qui subsiste encore aujourd'hui chez les Perses. Or un Mède très distingué, frappé depuis longtemps de la beauté de Cyrus, voyant les parents échanger leurs baisers, s'approcha à son tour de Cyrus et lui dit : « Suis-je le seul de tes parents que tu méconnaisses ? — Hé quoi, dit Cyrus, serais-tu toi aussi mon parent ? — Certainement, dit le Mède. — Voilà donc pourquoi tu fixais les yeux sur moi, car je crois avoir souvent remarqué que tu me regardais. — C'est que je voulais toujours t'approcher et que je n'osais pas. — Tu avais tort, dit Cyrus... » et en même temps il s'avança pour l'embrasser. Après ce baiser le Mède demanda : « Est-ce que chez les Perses aussi c'est l'habitude d'embrasser ainsi ses parents ? — Oui, répondit Cyrus, lorsqu'on se revoit après une absence et que l'on se quitte. — Voici donc l'occasion, reprit le Mède, de m'embrasser de nouveau car, comme tu le vois je m'en retourne. » Cyrus l'embrassa de nouveau, le congédia et se mit lui-même en route. Mais le Mède revint sur son cheval couvert de sueur. Cyrus lui demanda : « As-tu donc oublié quelque chose ? — Non, dit-il, mais je reviens après une absence. » Et Cyrus de répondre : « Oui, mais une courte absence... — Comment ? courte ? dit le Mède... Ne sais-tu pas qu'un clin d'œil sans voir un garçon tel que toi me paraît d'une bien longue durée ? » Cyrus se mit à rire et lui dit en le quittant que dans peu de temps il serait de retour et qu'il pourrait le regarder sans cligner des yeux s'il le voulait.

C'est dans la Guerre du Péloponnèse de Thucydide que nous trouvons la vérité sur l'épisode des Tyrannicides à laquelle nous avons fait allusion à propos de la sculpture : « Quand Hippias obtint le pouvoir, Harmodios était dans la fleur de l'âge. Aristogiton, un citoyen de la classe moyenne, s'éprit de lui et l'obtint. Harmodios se vit l'objet des sollicitations d'Hipparque, autre fils de Pisistrate, mais il repoussa ses avances et en fit part à Aristogiton. Celui-ci, vivement blessé dans son amour et craignant qu'Hipparque ne profitât de sa puissance pour faire violence à son aimé, résolut d'user de tous ses moyens pour mettre fin à la tyrannie. » (Livre VI, chapitre LIV). On sait comment ils abattirent le tyran.

Plusieurs épigrammes de l'antiquité consacrées à l'homophilie sont connues ; d'autres peuvent trouver ici leur place : « Ah, tu me dis bonjour, méchant, maintenant que voilà parti ton visage à la peau plus douce que le marbre ; tu viens badiner avec moi, maintenant qu'on ne voit plus ces boucles qui flottaient sur ton cou plein de jactance. Ne t'approche plus de moi présomptueux ; ne te trouve plus sur mon chemin : une ronce au lieu d'une rose, moi, je n'en veux pas. » (Ruffin, Anthologie grecque, livre 5, p. 23).

« Lorsque j'embrassais Agathon, j'avais mon âme sur les lèvres. Elle y était venue, la malheureuse, comme pour passer en lui. » (Ibid., page 49). « Regarde cette statue, étranger, regarde la bien et dis, quand tu seras de retour chez toi : J'ai vu à Théos l'image d'Anacréon, poète lyrique éminent s'il en fut au temps jadis. Ajoute : il faisait ses délices des jeunes gens. Tu auras exprimé au vrai l'homme tout entier. » (Sur une statue d'Anacréon. Théocrite, Epigramme XVII).

Dans le théâtre grec antique, les rôles de femmes étaient tenus par de jeunes garçons. Il est inutile de dire combien l'homophilie y était répandue. Pour la tragédie, les œuvres d'Eschyle, Sophocle et Euripide qui sont parvenues jusqu'à nous ne paraissent pas contenir plus spécialement d'allusions à l'homophilie, mais une tragédie de Sophocle complètement perdue nous est connue par une citation de Plutarque dans Eroticos :

Quand les fils de Niobé, dans la pièce de Sophocle, sont percés de flèches et vont mourir, aucun d'eux n'évoque d'autre aide que celle de son amant : « Oh, de tes bras entoure-moi... »

D'après l'écrivain Athénée, les anciens appelaient quelquefois la Niobide : pièce pédérastique.

En ce qui concerne la comédie, les œuvres d'Aristophane fourmillent d'allusions à l'amour grec, malheureusement considéré du côté impur. Cet auteur n'est pas tendre pour les garçons qui se prostituent pour de l'argent :

« Un jeune prostitué, un fils de Chéréas entre chez toi en balançant sur ses jambes écartées un corps perdu de débauches. » (Les Guêpes)

Il tombe même parfois dans la scatologie : dans La Paix deux esclaves préparent la pâtée de l'escarbot sacré : l'un dit à l'autre : « Porte vite sa pâtée à l'escarbot... Allons, allons... une autre faite avec les excréments d'un jeune garçon prostitué... Ce sera du goût de l'escarbot qui aime que ce soit bien broyé ! »

Aristophane reconnaît pourtant que toute peine mérite salaire et plonge dans l'enfer « ceux qui ont frustré un jeune garçon du salaire dû à ses complaisances ». (Les grenouilles)

Il fustige aussi les avocats et parle, dans Les grenouilles, des jeunes gens qui se sont prostitués pour apprendre à débiter des sornettes.

Au théâtre, les rôles de danseuses étaient également tenus par de jeunes garçons dont la réputation était telle que le mot « Kunaïdos » qui signifiait « danseur » devint bientôt synonyme de « prostitué ». (Dictionnaire Rich, page 151)

Arcadie n°26, Jean de Nice, février 1956

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