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Amour Mortel, Gilles Abier

Publié le par Jean-Yves

Après avoir assisté à la mort successive, apparemment accidentelle, de trois de ses petits amis, Lucie, élève de terminale, décide de relire son histoire familiale et d'en saisir tous les signes cachés. Ses amies, Marion et Judith (« que tout le monde prend pour une lesbienne » p. 15), lui suggère d'abord de penser au hasard pour expliquer ces morts avant d'énoncer l'idée d'une malédiction ; mais Lucie ne peut accepter ces interprétations – si peu rationnelles – pour élucider ces trois décès. Qui est donc le coupable ?

 

Lucie s'appuie sur les conseils d'un ami d'enfance : Grégoire. Ce garçon est gay et pour Lucie, c'est un avantage pour les confidences :

 

« Lucie posa sa tête contre l'épaule de Grégoire. Elle tenait beaucoup à lui. Étrangement, il était plus facile pour elle de se confier à ce jeune homme qu'à ses deux amies. Entre eux, aucun jugement. Elle pouvait tout lui dire. » (p. 30)

 

« Grégoire était mon ami. Mon meilleur ami depuis huit ans. À partir du moment où nous nous sommes rencontrés, à son initiative, nous avons tout de suite été très intimes. Grégoire était d'une curiosité insatiable. Il connaissait tout de ma vie. Et moi, si peu de la sienne. » (p. 164)

 

Si Lucie apparaît au début comme une adolescente tranquille et effacée (ses parents s'inquiètent même de son comportement casanier), elle montre progressivement un caractère beaucoup plus complexe – exacerbé certes par la mort de ses petits amis – n'hésitant pas à utiliser les armes de la manipulation pour arriver à ses fins : découvrir le/les responsable/s de ces morts/meurtres. Manipulation subtile envers ceux-là mêmes qu'elle dit aimer le plus. Le désir de vengeance, que Lucie montre jusqu'à la caricature, n'est-il pas la réaction de tout individu frappé par un destin absurde et injuste : pourquoi moi ?

 

Lucie ne sait pas encore se déprendre de ses émotions (elle est totalement dominée par ces dernières) : c'est pourquoi, elle ne peut pas faire confiance ni à la police ni à la justice. La vengeance est sa seule alliée possible. Elle va ainsi jusqu'à exacerber les penchants homophobes d'une bande de jeunes pour satisfaire son besoin de châtiment.

 

« De son téléphone portable, elle [Lucie] téléchargea une photo de Grégoire qu'elle avait prise au Miroir d'eau, un soir caniculaire d'avril dernier. La tête légèrement penchée vers l'avant, un franc sourire au visage, Grégoire, le tee-shirt trempé, tirait la langue tout en pointant son téton droit. L'image était sexy, un brin vulgaire et tellement pédé ! Lucie présenta en photo de couverture un couple de garçons, le torse nu, enlacés, qu'elle récupéra sur un site gay. […] Elle le décrivit comme avide de vie, de sexe et d'amour […] en ajoutant comme citation favorite : "Fuck the fachos !" » (p. 149)

 

« Grégoire avait été tué parce qu'il était gay. Ce qui était vrai. Si au moins sa mort pouvait servir à quelque chose, comme réveiller les consciences bordelaises sur la croisade nauséabonde qui se répandait vicieusement en ville. » (p. 160)

 

« Amour mortel » n'est pas un roman « vrai ». Gilles Abier sait que cette voie d'écriture est bien trop plate. Il sait que décrire la réalité ne suffit pas, il faut aussi raconter l'histoire du désir. Le cœur du secret de famille de Lucie est aussi là.

 

Ce roman n'est pas tant une histoire qu'une évocation. Les vies décrites sont à la fois réelles et imaginaires : les mots de Gilles Abier cherchent au final à rendre au fantasme la place qu'il a. C'est toute la réussite de l'« épilogue » de ce roman. « Ce… n'est pas… fini… » dit Grégoire (p. 159). Il y a toujours un élément nouveau qui peut contrecarrer les conclusions précédentes : « Amour mortel » est ainsi un hymne à l'interprétation de l'esprit.

 

« Amour mortel » est enfin un roman habile sur la manipulation des êtres et du temps. Une somptueuse mise en scène tragique. Il suggère qu'on enterre plus facilement les morts quand on peut dicter un déterminisme pour camoufler des vérités qui dérangent.

 

■ Editions Actes Sud Junior/Thriller, 192 pages, 29 mars 2013, ISBN : 978-2330018238

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com


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