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Entre les lignes : Des amours laconiques par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

N'est-il pas temps de vous parler enfin d'un auteur qui fut, avec Pindare, le plus fameux de mes compatriotes : Plutarque, enfant de Chéronée en Béotie, grand prêtre d'Apollon Delphien.

Ses « Vies parallèles » sont d'autant plus intéressantes pour nous que leur auteur, d'une manière générale, se montra peu accommodant à l'endroit des mœurs « arcadiennes ». C'est dire que son jugement ne saurait, en aucun cas, être taxé de complaisance à notre endroit ni soupçonné d'une ombre de partialité.

La lecture de ce volumineux ouvrage d'allure austère (songez au « gros Plutarque à mettre mes rabats » du bonhomme Chrysale, chez Molière) permet pourtant, ici ou là, de glaner un plaisant butin. C'est ainsi, notamment, que vous pourrez, si vous feuilletez la vie de Coriolan, découvrir pourquoi les Romains couronnaient de chêne les soldats vainqueurs : « la loi fit cet honneur au chêne en faveur des Arcadiens, lesquels furent jadis appelés "mangeurs de glands" par l'oracle d'Apollon ». (Pléiade, I, 474). Honni soit qui mal y pense !

Mais, à côté de ces connaissances anecdotiques, la pratique de Plutarque a des mérites infiniment plus grands, et plus certains. Dans plusieurs de mes lettres, si vous le voulez bien, je vais m'efforcer à vous le démontrer.

Aujourd'hui, mon propos se limitera dans une évocation des « amours laconiques » (c'est-à-dire : spartiates ; alias : lacédémoniennes). Ces amours, souvent arcadiennes, se caractérisaient par leur délicatesse, et leur caractère – fussent-elles platoniennes – souvent platonique.

Le siège du sujet, si j'ose dire, se trouve principalement dans la vie de Lycurgue (loc. cit, I, 85 à 129) et dans celle d'Agésilas (ibid, II, 173 à 222).

C'est uniquement à cette dernière biographie que j'aurai recours aujourd'hui.

Toujours invaincu et partout glorieux, Agésilas, qui régnait au IVe siècle avant notre ère, fut – avec Alexandre – le plus grand monarque spartiate. Ses amours furent homophiles ; mais il eut de leur pratique une conception si noble et raffinée que de servir d'exemple, semble-t-il, même à des Arcadiens (voire, bien sûr, des béotiens) du XXe siècle.

Au cours d'une de ses campagnes, en Perse, Agésilas devint amoureux « d'un fort bel enfant » : Mégabate, fils de son ennemi Pharnabaze.

Voici comment le bon Amiot, évêque d'Auxerre, a su traduire la chose d'après Plutarque, dans ce style inimitable, à la fois truculent et succulent qui était celui du XVIe siècle, et qui, malheureusement, perdit son sel, une cinquantaine d'années plus tard, à travers les pompes du « Grand Siècle » :

« le poignait fort l'amour de cet enfant, qui était profondément empreint en son cœur, combien lorsqu'il l'avait auprès de lui, suivant son naturel de ne vouloir jamais être vaincu, il s'efforçât de combattre son désir, de manière qu'un jour, Mégabate s'approchant de lui pour le caresser et baiser, il détourna sa tête ; de quoi l'enfant ayant eu honte, s'en déporta de lors en avant, et ne l'osa plus saluer que de loin. Ce qui déplut d'un autre côté à Agésilas ; au moyen de quoi, se repentant d'avoir détourné le baiser de Mégabate, il faisait semblant de s'émerveiller pourquoi il ne le saluait plus d'un baiser, comme il avait accoutumé ; et quelques uns de ses familiers lui répondirent adonc : "Tu en es cause toi-même, sire, qui n'as pas osé attendre, mais as eu peur du baiser d'un si bel enfant ; car encore y retournerait-il bien qui le lui dirait, pourvu que tu te gardes de le fuir une autre fois, comme tu as déjà fait". Ces paroles ouïes, Agésilas demeura un espace de temps tout pensif, sans mot dire, puis leur répondit à la fin : "Il n'est point de besoin que vous lui en parliez, car je vous assure que je serais plus aise de pouvoir encore un coup résister à un tel baiser, que si tout ce que je vois devant moi me devenait or". Ainsi se comportait Agésilas envers Mégabate lorsqu'il était autour de lui ; mais au contraire, quand il en fut éloigné, il s'en trouva si ardemment épris qu'il serait malaisé d'affirmer, si l'enfant fût une autre fois retourné et se fût présenté devant lui, s'il se fût pu garder de se laisser baiser ».

Peu de temps après, Agésilas eut une entrevue avec son adversaire, Pharnabaze. Les deux hommes demeurèrent sur leurs positions respectives ; et, quand ils se quittèrent, Agésilas dit simplement : « Je désirerais, seigneur Pharnabaze, qu'ayant le cœur tel comme tu l'as, tu fusses notre ami plutôt que notre ennemi. »

« Mais, poursuit Amiot d'après Plutarque, ainsi que Pharnabaze s'en retournait avec ses gens, son fils, qui était demeuré derrière, accourut à Agésilas, et en riant lui dit : "Sire Agésilas, je veux contracter amitié et hospitalité avec toi" et, en disant cela, lui présenta un dard qu'il tenait en sa main. Agésilas l'accepta, et fut bien aise de voir l'enfant qui était beau, et de la gentille caresse qu'il lui faisait ; si regarda autour de lui s'il y aurait quelqu'un en sa compagnie qui eût quelque chose de beau qui pût être propre pour lui rendre la pareille, et aperçut le cheval d'un sien secrétaire, nommé Adéus, qui était accoutré d'un beau et riche harnais ; il le lui fit incontinent ôter, et le donna au beau et gentil jeune garçon, lequel jamais depuis il n'oublia ; mais, quelque temps après, comme il eut été chassé de la maison de son père, et privé de ses biens par ses frères, étant contraint de s'enfuir au Péloponnèse, il l'eut toujours en singulière recommandation, voire jusqu'à lui aider en quelques siennes amours ; car il aima fort affectueusement un jeune garçon athénien, que l'on nourrissait aux exercices de la personne pour un jour combattre dans les jeux de prix ; mais quand il fut devenu grand et roide, et qu'il se vint présenter pour être enrôlé au nombre de ceux qui devaient combattre aux jeux olympiques, il fut en danger d'en être de tout point rejeté ; par quoi le Persien, qui l'aimait fort, eut recours à Agésilas, le requérant de vouloir aider à ce jeune champion, de sorte qu'il ne souffrît point ce déshonneur d'être refusé. Agésilas, lui désirant gratifier jusqu'à là, s'y employa et obtint ce qu'il demandait, non sans grande peine et grande difficulté. »

Qu'on ne suppose pas, pour autant, une froideur innée chez l'illustre guerrier laconique. Bien au contraire.

Il lui fallait combattre incessamment entre sagesse et passion, entre le feu de ses sens et la délicatesse de ses sentiments. Un mot, là dessus, en dit fort long.

Etant un jour obligé de « déloger à la hâte », il dut abandonner un ami très intime ; qui se trouvait mourant ; « et comme l'autre l'appela par son nom ainsi comme il s'en partait, et le supplia de ne le vouloir point abandonner, Agésilas se retourna et dit : "Oh, qu'il est malaisé d'aimer et être sage tout ensemble"... ainsi l'a bien écrit le philosophe Hiéronymus ».

Pendant qu'il occupait la ville d'Athènes, Agésilas mit en accusation dans sa patrie plusieurs ennemis, à la tête desquels se trouvait un tribun nommé Sphodrias. Or, ce dernier avait un fils nommé Cléonyme, « enfant beau de visage » dont Archidamus, fils d'Agésilas, était amoureux ; et lors, poursuit Amiot, « se trouvait en grand peine, comme l'on peut estimer, voyant celui qu'il aimait en la détresse du danger de perdre son père, et si ne lui osait ouvertement aider, à cause que Sphodrias était des adversaires d'Agésilas ; toutefois, Cléonyme s'en étant adressé à lui, et lui ayant requis et prié les larmes aux yeux qu'il gagnât son père, parce que c'était celui de tous dont ils avaient plus grande peur, Archidamus fut trois ou quatre jours après son père, le poursuivant partout pas à pas sans lui en oser entamer le propos ; mais à la fin, étant le jour du jugement prochain, il prit la hardiesse de lui déclarer comme Cléonyme l'avait prié de vouloir intercéder envers lui pour le fait de son père. Et Agésilas, sachant bien que son fils aimait Cléonyme, ne le voulut point détourner de cette affection, parce que l'enfant, dès les premières années de son enfance, avait toujours donné espérance qu'il deviendrait un jour aussi homme de bien que nul autre ; mais aussi ne montra-t-il pour lors aucune apparence à son fils qu'il voulût rien faire pour ses prières, et ne lui répondit autre chose, sinon qu'il aviserait ce qui serait honnête et convenable de faire en ce cas ; par quoi Archidamus, en étant honteux, cessa de hanter Cléonyme, là où auparavant il soulait aller plusieurs fois le jour pour le voir ; cela fit que les amis de Sphodrias désespérèrent de son fait encore plus que jamais, jusques à ce que l'un des familiers d'Agésilas, nommé Etymocle, devisant avec eux, leur découvrit ce qu'en pensait Agésilas, qui était que, quant au fait en soi, il le trouvait mauvais, et le blâmait au possible, mais au demeurant, qu'il tenait Sphodrias pour un vaillant homme, et voyait que la chose publique avait besoin de tels hommes de service ; car Agésilas tenait ordinairement ce propos-là quand on venait à parler du procès de Sphodrias, pour gratifier son fils ; tellement que Cléonyme s'aperçut incontinent qu'Archidamus avait fait de bonne foi tout ce qu'il avait pu pour lui, et les amis de Sphodrias en prirent adonc plus grand courage de le secourir et de solliciter et parler pour lui à bon escient (...). Finalement, Sphodrias, par sentence de ses juges, fut absous à pur et à plein ; ce que les Athéniens ayant entendu, en envoyèrent dénoncer la guerre aux Lacédémoniens, dont Agésilas fut fort blâmé, qui, pour gratifier à un fol et léger appétit de son fils, avait empêché un juste jugement, et rendu sa ville coupable envers les Grecs de si grièves forfaitures ».

Telle est la conclusion de Plutarque. Elle ne sera pas la mienne. Je trouve, personnellement, qu'il est fort émouvant de voir ainsi une idylle arcadienne et l'amour paternel se conjuguer pour mener à la clémence un monarque dont, au demeurant, nous savons que la rigueur fut souvent extrême, et quelquefois passablement excessive.

J'ajoute que Cléonyme eut une fin admirable : il mourut aux pieds de son roi dans une bataille contre les Béotiens ; après avoir été abattu par trois fois, et s'être, par trois fois, relevé pour combattre jusqu'au bout.

Ailleurs, Plutarque a porté un jugement plus nuancé sur Agésilas, et sur ses amours « arcado-laconiques » (excusez ce barbaro-néologisme).

Le pouvoir, à Sparte, était réparti entre deux co-rois, qui régnaient de conserve. L'un de ces monarques temporaires qui fut nommé pour partager le trône avec Agésilas était Agésipolis, homme doux et débonnaire qui ne s'entremettait guère du gouvernement de la chose publique. Il aimait fort les garçons ; « et Agésilas, connaissant que de sa nature il était enclin à l'amour, comme aussi était-il lui même, lui mettait toujours en avant quelque propos des beaux enfants de la ville, et incitait ce jeune homme à en aimer quelqu'un qu'il aimait lui-même, et le secondait en cela ».

Au premier abord, cet Agésilas entremetteur est surprenant, quand on se rappelle la délicatesse, la pudeur de ses sentiments, dont je viens de donner quelques illustrations.

Mais Plutarque, aussitôt, s'explique sur la question. Et ceci me servira de conclusion :

« Dans les amours laconiques, il n'y avait rien de déshonnête, mais toute continence et toute honnêteté, avec un zèle et un soin de rendre l'enfant que l'on aimait le plus vertueux et le mieux conditionné, ainsi que nous avons plus amplement déduit en la vie de Lycurgue. »

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°173, mai 1968

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