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Association à but familial par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

Les projets visant à donner des droits aux beaux-parents pourraient être une excellente occasion de concevoir une réforme de la famille très ambitieuse à condition d’en détourner leur esprit. Si, au lieu de s’appliquer uniquement aux familles recomposées, ces nouveaux droits concernaient des situations plus originales ? En effet, pourquoi un couple devrait-il attendre de divorcer pour élargir le cercle des personnes susceptibles de s’engager avec lui à élever ses enfants ? Ainsi, pourrait-on envisager que cinq, six, huit couples en pleine santé conjugale décident de s’associer en rapprochant leurs domiciles - comme le font ceux qui élèvent leurs enfants en garde alternée - pour mieux exercer leurs fonctions de parents.

 

Cette association aurait pour but entre autres d’amener les enfants à l’école et de venir les chercher, faire les courses, veiller sur eux quand les parents ne sont pas là, etc. Elle pourrait aménager un espace commun dans lequel les enfants prendraient leurs repas et dormiraient si les parents ont besoin de se dégager du temps. La direction de ces activités pourrait soit tourner entre les parents associés, soit être déléguée à un professionnel. Et l’association pourrait créer un fond commun pour aider les enfants à mener à terme leurs projets à partir de leur majorité. Les avantages d’un tel système seraient non seulement économiques - et donc particulièrement bienvenus dans une période comme la nôtre - mais aussi personnels et spirituels.

 

Les femmes seraient déchargées d’une activité qui les empêche, aujourd’hui, d’exister pleinement dans le monde professionnel. Et cela, sans réquisitionner le temps des pères comme le voudraient les politiques actuelles.

 

Les enfants, ainsi élevés, pourraient avoir d’autres repères dans le monde des adultes que leurs seuls parents et ces derniers pourraient s’assister et se conseiller mutuellement dans cette tâche si délicate. Il se formerait ainsi des liens de solidarité, presque familiaux, qui pourraient survivre au-delà de la minorité des enfants. Un système de ce type pourrait contribuer à décloisonner les familles et permettre l’apparition de nouvelles formes de sociabilité et de solidarité. Ainsi élevés, ces enfants seraient moins semblables, une fois adultes, à leurs parents et donc plus libres et plus individués que ceux issus des familles actuelles. Car les familles restreintes et isolées d’aujourd’hui produisent l’illusion que leurs membres constituent une entité unique faite du même sang.

 

La solidarité qu’ils entretiennent est vécue comme une continuation de l’amour que chaque individu éprouve pour lui-même. Ceci pourrait expliquer entre autres que les majorités ne se révoltent pas contre le fait que les familles soient des machines à reconduire des inégalités de classe. Dans la mesure où les enfants sont conçus comme des excroissances de leurs parents, on ne trouve rien à redire au fait que ces derniers leur transmettent aussi bien leurs privilèges que leurs misères en réduisant très tôt l’horizon de leur avenir. Les normes familiales actuelles minent aussi bien dans la pratique que sur le plan des représentations politiques l’espoir de vivre dans une société fondée sur le mérite. D’ailleurs, comment serait-il possible, dans la mesure où le destin des personnes est lié à leur naissance dans une famille ou dans une autre ? C’est pourquoi ces normes ne permettent pas qu’une société démocratique tienne la plus sacrée de ses promesses envers les enfants : celle de leur donner la chance d’avoir des vies différentes à tous égards de celles de leurs parents.

 

N’est-ce pas pour cette raison même que l’on cherche, par tous les moyens, à nous convaincre que ces normes sont les seules concevables pour fabriquer des humains dignes de ce nom ? Que tout comme le soleil, la mer et les étoiles, elles profitent aussi bien aux enfants des riches qu’à ceux des pauvres.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 31 mai 2014


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