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L'autre péché, Albert La Touche-Espé (1934)

Publié le par Jean-Yves

Alain de Locmaquer, la quarantaine, est un riche avocat parisien. Un soir, qu'il rentre de l'Opéra-Comique, il voit, sur la plateforme arrière du bus qui le ramène chez lui, un jeune homme qui ne le laisse pas insensible :

 

« La soudaine lumière de ce jeune visage apparut à Alain. Il aperçut l'air de fierté et de profonde honnêteté qui en animait les traits. Il eut le temps de voir aussi qu'une grâce, presque féminine, adoucissait ce qu'il y avait de trop mâle dans la beauté de cette figure. Les yeux, d'un bleu cendré, jetaient, farouches, leur feu d'innocence protectrice et semblaient durs dans leur défense. C'était encore un enfant qui paraissait généreux, peut-être sensuel, mais qui s'ignorait, sans aucun doute. Rien de vulgaire ne se manifestait sur tout cet être. Il semblait appartenir à la catégorie de ces modestes ouvriers de Paris, à qui la Ville donne du goût et de l'expérience […] » (p. 13)

 

Quand le jeune homme descend du bus, Alain décide de le suivre. Il le rattrape, le dépasse et le précède « suivant la manière ordinaire, pour suivre » quelqu'un. Alain règle la rapidité de son allure sur celle de son partenaire. Il prend garde de se retourner. Au bout d'un moment, ne supportant plus la situation, il se retourne et prononce ces mots :

 

« Pourquoi, vraiment, me faites-vous endurer ce supplice ? » (p. 21)

 

Tout en redoutant une terrible réponse, il entend un murmure dépourvu de la moindre équivoque : « Je ne sais pas. » (p. 21)

 

Le jeune homme, originaire du Nord, se nomme Alfred Lemarce mais il préfère qu'on l'appelle « Roger ». Il est ouvrier et loge dans une « chambre d'hôtel ». Les présentations faites, les deux hommes décident de se revoir le prochain soir.

 

Alain rentre chez lui avec une intense émotion ; suivant son habitude de s'analyser, il s'efforce de mettre un peu d'ordre, sans y parvenir. Où tout cela le conduira ? Il a honte un peu de ce qui s'est passé. Roger semble un garçon droit, honnête : le détourner de son chemin n'est-il pas le plus grand péché ?

 

« Mais Alain ne se livra pas longtemps à tous ces remords. Il était sous le charme, était plongé dans un véritable enchantement. Ce qu'il venait de vivre était étrange, sans doute. Mais qu'y pouvait-il. Il avait été mené par une force. Il lui semblait impossible d'essayer de lutter contre elle. Au vrai, il ne semblait nullement en avoir le désir. Renoncer à ce bonheur, s'il pouvait le posséder, maintenant qu'il l'avait entrevu, il n'en aurait pas le courage. Il se sentait comme entré dans une extase. Pour user jusqu'à la limite ses nerfs exténués, il fit un grand détour avant de regagner sa demeure. […] Alain arpentait les rues, se parlant à haute voix, chantant, riant, sanglotant, tour à tour, et se répétant sans cesse, nerveusement, comme pour ne pas l'oublier, ce seul mot qui était pour lui toute une musique, et qui le transportait dans le rêve : "Roger, Roger". » (pp. 32/33)

 

Alain est un sauvage ; jamais il ne met au courant quelqu'un de sa vie privée, pas même ses amis les plus sûrs ni la domestique qu'il a à son service.

 

Le lendemain, Marie-Jeanne Lemasle, épouse de Maurice, collègue d'Alain au Palais, qui est furieusement amoureuse de ce dernier, vient lui apporter chez lui des documents importants pour le travail :

 

Alain, ne m'aimerez-vous donc jamais. N'avez-vous donc pas compris que vous êtes le seul homme que j'aie jamais aimé ; que je vous aime furieusement, jusqu'à souhaiter mourir et que je vous aimerai toujours.

Allons, ma petite Marie-Jeanne, calmez-vous. Vous savez que je vous aime beaucoup aussi. Mais votre mari est mon ami. Que désirez-vous ? Que je parte ; que nous brisions cette charmante intimité, si franche, dans laquelle nous vivons. Vous voulez donc mettre quelque chose de douteux, créer une équivoque entre nous. Elle ne peut convenir à mon caractère. (p. 57)

 

Alain sent bien qu'il aura les plus grandes difficultés à s'extirper de l'esprit de son amie. Il préfèrerait la voir en aimer un autre que lui. Quand il lui dit qu'il n'a « que faire de [son] amour encombrant » (p.87), Marie-Jeanne reste convaincue du contraire. Alain ne pense qu'à une seule chose : retrouver Roger.

 

Le soir même, les deux hommes décident d'aller à Montmartre :

 

« Le taxi filait toujours. Il traversait la place de la Trinité. Alain et Roger n'avaient pas encore échangé une parole et restaient blottis sur les coussins de la voiture, aussi distants que possible, l'un de l'autre, chacun dans son coin. Alain, qui était assis à droite, prit dans sa main gauche le genou de Roger, le serra. Celui-ci ne broncha pas sous cette force qui lui broyait le muscle. Un léger soupir lui échappa, et sa chère tête d'enfant, doucement, s'inclinant, roula sur l'épaule d'Alain. » (p. 98)

 

Au cours de la soirée, Alain apprend par Roger que ce dernier est marié et que sa femme le trompe. Alain s'interroge un instant : même si cette femme n'aime pas son mari et le trompe, ce dernier n'a-t-il pas le droit d'opter entre elle et Alain ?

 

« Quelle œuvre entreprenait-il donc là ! Ne devait-il pas prendre conscience de son égarement, essayer de se ressaisir à tout prix ? N'allait-il pas, en outre, apporter une grande perturbation dans sa propre existence, en s'encombrant de ce jeune homme dont il ne connaissait encore ni les goûts, ni les habitudes ; qui n'avait aucune instruction, n'était qu'un ouvrier, était loin de posséder tous les raffinements de sa propre éducation. […] Qu'allait-il faire de ce garçon ? Le laisserait-il à son enclume et à son marteau ? Lui serait-il possible de continuer à le fréquenter s'il ne lui faisait changer d'état ? Et ne ferait-il pas, tout simplement, le malheur de celui-là, s'il le désaxait, l'arrachait à son milieu ! » (pp. 116/117)

 

Avec sa domestique, Alain utilise le prétexte du surcroît de travail pour prendre Roger comme secrétaire. Le soir, Roger dort chez l'avocat. Alain le découvre nu :

 

« Alain mettait maintenant au lit Roger ; dans ce lit qu'il lui avait préparé ; qu'il avait composé comme un poème, de ses mains, avec son cœur. Lit frais, intact, virginal, qui n'avait encore reçu le fléchissement d'aucune forme humaine. Alain, lentement, avec des surprises, des impatiences, volontairement refrénées pour n'aller ni ne voir trop vite, avec le plaisir des découvertes, ayant des ravissements d'artiste, déshabilla Roger. Il le tournait, le retournait dans tous les sens ; lui faisait prendre des attitudes, des poses afin d'apercevoir de nouveaux contours, d'autres lignes. Il explorait cette chair, détail par détail. Tantôt il jetait un voile sur cette nudité ; tantôt l'en dépouillait brusquement pour faire apparaître soudain le mystère dont il s'était ménagé les effets. Son jeu dura pendant des heures. Roger participait à ces ébats, ivre de la même ivresse. Il s'amusait à résister à Alain, uniquement pour user sa force contre lui ; dans cette lutte, il déployait ses muscles comme un éphèbe antique. A la fin, harassé, il retomba, presque inerte, sur son lit, et, subitement, sans transition, comme une phrase inachevée, comme un baiser ébauché entre les lèvres, il s'endormit. Alain, alors, doucement incliné sur cette tête d'enfant au point d'en recevoir, brise légère, l'haleine parfumée, d'en respirer la fraîcheur délicieuse, contempla de tous ses yeux, de toute son âme, longtemps, longtemps, le sommeil calme, confiant, adorable de cet archange échappé du ciel. » (p. 146)

 

Après un procès difficile (longuement relaté), Alain et Roger décident de prendre quelques jours de congés aux Sables d'Olonne. Marie-Jeanne, totalement délaissée par son mari, les accompagne. Là-bas, Roger rencontre Geneviève qui tombe rapidement amoureuse de lui. La jeune femme utilisera tous les artifices pour obtenir ce qu'elle désire : épouser Roger qui vient d'obtenir son divorce. Alain est évidemment sous le choc mais il s'y attendait depuis longtemps :

 

« Alain osa lui demander si, actuellement, il […] fréquentait toujours [des femmes]. Roger confirma qu'il était seul. — A cause de toi, Alain. Il faut que tu me croies. Avec toi, je ne sais pas ce qui se passe. Mais c'est autre chose. C'est beaucoup plus fort. Je me sens capable de me préserver pour toi. Mais je ne puis dire que je t'aime d'amour. J'ai besoin de ta caresse, et non de ton corps. Explique cette énigme si tu peux, toi qui analyses tout. Ah, si j'étais une femme, comme je t'eusse aimé ! Je crois que je te cause de la peine. Que veux-tu, je ne suis pas responsable. Pardonne-moi. » (p. 143)

 

 

« Tout à coup, les yeux de Marie-Jeanne, effarouchés, se mirent à battre des paupières, comme un oiseau, pris de peur, battrait des ailes. Ils s'étaient fixés, immobiles, sur quelque chose qui les épouvantait. Marie-Jeanne n'aurait pas poussé le moindre cri devant quoi que ce fût qui l'eût effrayée. Toute convulsée, elle alla, seulement, se blottir contre Alain, comme pour lui demander protection contre ce qu'elle regardait et qui la regardait. Il fallut qu'elle arrachât Alain à sa méditation :

— Voyez, je vous en supplie, ce qui nous observe, obstinément, et qui pleure en nous observant.

Alain leva les yeux, les porta dans la direction qu'elle lui indiquait d'un geste éperdu. Et, lui-même, ne put réprimer un léger mouvement de recul. Tout à côté d'elle, tout à côté de lui, en effet, à contre-flanc de la falaise, taillée dans le vif d'un rocher, se détachant en effigie, et comme suspendue en l'air, une immense face d'homme s'apercevait là, extrêmement triste, dont les yeux pleuraient. On eût dit l'empreinte d'une physionomie humaine ciselée dans cet énorme bloc de pierre, qui, pour ajouter encore à l'horreur de la vision, était criblée de trous, remplie d'alvéoles. Tous les traits d'une figure d'homme y étaient marqués. Et le visage semblait animé. Des larmes coulaient lentement des yeux, de ces yeux qui regardaient interminablement Marie-Jeanne et Alain, leurs fronts rapprochés.

Mais que disait-il donc, que voulait-il exprimer, ce regard où se lisait tant de souffrance ? » (pp. 282/283)

 

« Sur le faîte de la falaise, juste au point où ils s'étaient assis côte à côte, où, tremblants d'effroi, ils l'avaient découvert tout près d'eux, là, là, elle apercevait de nouveau aujourd'hui, devant elle, presque contre elle, le masque affreux. Elle était seule, toute seule, cette fois. Alain n'était plus là pour qu'elle pût se réfugier auprès de lui, pour qu'il la défendît contre l'horreur du spectre. Mais, étrange répercussion d'une puissante hallucination, mouvement réflexe de l'âme surprenant, la terreur de Marie-Jeanne se dissipa en un éclair. Marie-Jeanne ne cachait plus ses yeux pour s'épargner de voir la face pleurante dans le rocher. Elle la considérait, tout au contraire, lentement, longuement, avec paix, avec une immense pitié. Cette effigie représentait pour elle le visage d'Alain lui-même. C'était Alain, dont les yeux étaient mouillés de larmes et qui la regardaient.

— Alain, Alain, cria-t-elle dans le vent et le fracas des vagues qui étouffaient sa voix, pourquoi nous avez-vous quittés, pourquoi avez-vous abandonné Roger, pourquoi m'avez-vous laissée ? » (pp. 284/285)

 

L'écriture d'Albert La Touche-Espé est tantôt confidence ou simple narration descriptive : les différentes images qui se forment à la lecture sont très importantes puisqu'elles servent de fil conducteur à l'enchevêtrement des passions, celle de Marie-Jeanne pour Alain, celle d'Alain pour Roger et enfin celle de Geneviève pour Roger. Un narrateur externe n'hésitant pas à intervenir régulièrement en faveur d'Alain ou de Roger : ce narrateur – le lecteur le découvre à la fin du livre – était, de sa prime jeunesse, le seul ami d'Alain.

 

Ce récit s'offre ainsi bien à la peinture de l'instant, à la fulgurance de la scène, qu'à la description d'une vie tout entière, d'un destin. L'homosexuel n'est pas ridiculisé à bon compte, il est plutôt considéré comme un destin tragique sauvé du grotesque par la puissance de la passion. L'auteur cerne parfaitement la spécificité de l'amour, de la jalousie et de la solitude dans la relation homosexuelle : l'amour, la jalousie et la solitude, quoi de plus désespérément humain…

 

■ Société Générale d'Imprimerie et d'Édition, Paris, 1934, 293 pages

 

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