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Entre les lignes : Barbey d'Aurevilly par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Mon propos d'aujourd'hui, mes bons cousins, sera, si vous me le permettez, consacré à Barbey d'Aurevilly.

 

Le sujet, je l'avoue, est d'importance. Diable d'homme, et bougresse d'œuvre... On n'en fait pas l'inventaire en deux pas. C'est là, ma foi, œuvre de longue haleine ; ou – comme disait Renan – travail qui, pour être entrepris, exige d'avoir, un certain temps, fait oraison. C'est à quoi, cousins, je me suis efforcé. Voilà pourquoi je parlerai de Barbey comme d'un ami.

 

BARBEY, CET INCONNU

 

Diable d'homme, disais-je mais entendons-nous : il ne s'agit pas là d'un bon petit diable. Il est grand, et sensible, et fort intelligent. Bref, un de ces hommes que, dans la vie, on admire trop pour les aimer. Quelqu'un qui marque, et qui souvent marque d'autant plus fort qu'on s'en défie ou s'en défend plus âprement.

 

Courons donc au vif du sujet.

 

De l'Arcadie, (en ce temps-là, romantique s'il en fût – et quelque répugnance qu'eût Barbey pour le Romantisme – on disait « Sodome » : c'était plus simple), il n'est jamais, dans l'œuvre Aurevillien, parlé qu'incidemment, comme par mégarde, et avec l'ombre d'un mépris. Témoin, notamment, ces quelques « Pensées détachées » :

 

« Ah ! la philosophie ! l'unité de substance de Hegel mène en politique au cosmopolitisme absolu, et en morale à la confusion des sexes... Avouez que cela finit par être grave, cette bouffonnerie-là ! »

 

« Drôle de chassé-croisé dans l'Histoire ! Du temps de Henri III, les hommes avec leurs fraises, leurs pendeloques aux oreilles, leurs buscs, s'habillaient comme des femmes. Aujourd'hui les femmes s'habillent comme des hommes, elles se battent comme des officiers, se coiffent comme des toréadors. Ce serait malheureux si les modes étaient l'expression de la société, comme on l'a dit de la littérature. Mon Dieu ! Que penserait-on de nous ? » (le qu'en dira-t-on : ce fut, pour Barbey, la pierre d'achoppement ; de quelque provocation, au reste, que, pour se donner le change à lui-même, à plaisir, il s'affublât...).

 

Ou ceci, encore : « Moralistes, à vos pièces ! Si Sodome n'est pas encore dans nos mœurs, la souffrirez-vous dans nos modes ! Et vous, sociétés modernes, prenez garde à vous ! »

 

Le propos, apparemment, semble des plus moralisants. M. Joseph Prudhomme, cet autre Philippard, n'eût, je crois, rien renié de telles paroles.

 

Or, ce même homme, ce même Barbey ultraréactionnaire, c'est bien lui qui, dans le même temps – ou presque – écrivit :

 

« J'ai rencontré aujourd'hui un homme qui ressemblait tellement à... (le nom est en blanc) qu'on aurait dit une vision. Je ne puis rendre l'impression de cette ressemblance. C'était... c'était fou. Si je le rencontrais souvent dans le monde j'en serais fâché, car je lui ferais des avances singulières et comme je n'en veux faire à qui que ce soit. » (1er mémorandum, octobre 1836).

 

Qu'est-ce donc à dire ? Je n'en sais rien. Je lève le lièvre, et m'en tiens là. Psychanalystes, à vos pièces !

 

Le même Barbey, du reste (et ce ne sont là que quelques exemples) donne, dans « Treize ans » – étrange poème – une curieuse conception des manœuvres et des joutes amoureuses. Voici :

 

« Car on n'a jamais trop de la femme qu'on aime, 

Sur le cœur, dans les bras, partout, et l'on voudrait

Souvent mourir pâmé... pâmé sous le poids même

De ce corps dense et chaud, qui nous écraserait ! »

 

Etrange image, oui, avouons-le... Et certains de vous, cousins, conviendront bien, je pense, qu'en changeant un seul mot, le quatrain devient savoureux :

 

« Car on n'a jamais trop d'un ami que l'on aime,

Sur le cœur, dans les bras, partout, et l'on voudrait »

 

etc., etc. N'est-il pas vrai ?

 

Je vous livre, cousins, sur ce point,... à vous-mêmes.

 

Tel était donc Barbey : divisé, déchiré, qui jamais n'alla jusqu'au bout de sa propre logique. Ni dans son œuvre, ni (mais je ne suis pas un biographe) dans sa vie (je le pense du moins, personnellement. Peut-être, sur ce point, certains chercheurs, en Arcadie, m'apporteront-ils des révélations).

 

DES HEROS AMBIGUS

 

L'œuvre, en effet, à l'examen, s'avère fort ambiguë, et, pour nous, avouons-le, souvent bien éclairante. C'est l'un de nos privilèges de lire entre les lignes, je veux dire : d'être intelligents (si du moins, cette piquante étymologie a quelque apparence de vérité, qui prétend voir, dans « intelligence » une vertu de divination, d'intuition, et la traduit par « lire entre les lignes » – du latin « inter-legere »).

 

Aujourd'hui, contentons-nous d'examiner, dans cette lumière, les personnages créés par Barbey. On peut, je crois, les schématiser de la sorte : la femme y est virile ; c'est l'amazone ; l'homme y est féminin ; c'est le dandy. L'amazone, le dandy : voilà les deux héros que, d'un livre à l'autre, on trouvera toujours chez Barbey. L'amazone, c'est-à-dire : la femme-homme ; et le dandy : ce qui revient à dire : l'homme-femme.

 

Sur cette ambiguïté profonde, essentielle, Barbey a su broder, pendant une vie entière (et quelle vie ! combien longue ! combien magnifiquement emplie !) en variations prestigieuses – encore que trop souvent entachées par la phraséologie du temps – les jeux alternés et souvent fondus de la grandeur et de la sensibilité.

 

C'est dans cette lumière-là, mes bons cousins, qu'il importe de lire « Une vieille maîtresse » : Ryno, déchiré entre son double amour pour Hermangarde, sa femme légitime (la femme au sens social du terme, et morphologique aussi) et Vellini, cet être asexué (neutre au point que jamais on ne l'appelle « la Vellini » mais toujours simplement « Vellini »), ce Ryno, c'est Barbey, un Barbey qui, quelque attachement, quelque affection qu'il ait pour Hermangarde, n'aura jamais de véritable amour que pour Vellini.

 

Voyons encore, dans « Le Bonheur dans le crime », les deux protagonistes : « L'homme, élancé et aussi patricien dans sa redingote noire strictement boutonnée, comme celle d'un officier de cavalerie, que s'il avait porté un de ces costumes que le Titien donne à ses portraits, ressemblait par sa tournure busquée, son air efféminé et hautain, ses moustaches aiguës comme celles d'un chat, et qui à la pointe, commençaient à blanchir, à un mignon du temps de Henri III ; et, pour que la ressemblance fût plus complète, il portait des cheveux courts, qui n'empêchaient nullement de voir briller à ses oreilles deux saphirs d'un bleu sombre, qui me rappelèrent les deux émeraudes que Sbogar portait à la même place... »

 

Quant à la femme, « comme elle était aussi tout en noir, elle faisait penser à la grande Isis noire du Musée Egyptien, par l'ampleur de ses formes, la fierté mystérieuse et la force. Chose étrange ! dans le rapprochement de ce beau couple, c'était la femme qui avait les muscles et l'homme qui avait les nerfs... »

 

Entre ces deux êtres – Hauteclaire et Savigny – l'amour sera une joute, un combat aux armes égales : un amour arcadien.

 

Les voici, passés à l'action : l'amour les heurte.

 

« Sveltes et robustes tous deux, ils apparaissaient sur le fond lumineux qui les encadrait, comme deux belles statues de la Jeunesse et de la Force. (...) Il y eut un moment où Savigny laissa tomber passionnément son bras autour de cette taille d'amazone qui semblait faite pour toutes les résistances et qui n'en fit pas. »

 

O joie de sentir un garçon s'abandonner !

 

Partout, dans l'œuvre de Barbey, nous retrouverons ces êtres ambigus, si émouvants pour nous, mes chers cousins : « le plus souvent de belles brunes plus ou moins passionnées qui ressemblaient à de jeunes garçons, très piquantes et très voluptueuses sous l'uniforme que la fantaisie de leurs amants leur faisait porter quelquefois » (A un dîner d'athées).

 

Ou bien encore, dans « La vengeance d'une femme »

 

« Je connais – et tout Paris connaît – une Mme Henri III, qui porte en ceinture des chapelets de petites têtes de morts, ciselées dans de l'or, sur des robes de velours bleu, et qui se donne la discipline, mêlant ainsi au ragoût de ses pénitences le ragoût des autres plaisirs de Henri III. »

 

Témoin aussi cet Allan de « Ce qui ne meurt pas » : « Il avait cet âge hermaphrodite d'entre l'adolescence et la jeunesse, qui participe de toutes les deux, et qu'on dirait un troisième sexe pendant le peu de temps qu'il dure – car la beauté de cet âge dure encore moins que la beauté si vite évaporée des femmes. Une fois la virilité venue, cette beauté périssable et délicieuse disparaît, et même dans l'homme le plus beau on n'en reconnaît pas la trace ».

 

En face d'Allan : Camille, la fille-garçon : « Garçon, c'était elle qui semblait l'être quand on la regardait auprès d'Allan ; et c'était Allan qui, sous ses habits de garçon, à force de beauté, semblait la jeune fille. »

 

L'hermaphrodite, c'est une image qui, toute sa vie, hantera Barbey. Son œuvre y est partout allusive ; elle en transpire la nostalgie. Témoin, entre bien d'autres exemples, cette poésie, adressée à Judith Gautier, « sur une statuette d'argile » :

  

« Vous avez donc sculpté l'Androgyne céleste,

Qu'idolâtres rivaux nous adorons en vain... »

 

Oui, de cet androgyne, toute sa vie, Barbey garde la nostalgie.

 

Dans la deuxième partie de « Ce qui ne meurt pas », il nous en fait la confidence :

 

« Ce n'était plus l'Allan d'autrefois, à la beauté d'Androgyne. Le rêve enchanté de Polycles s'était évanoui. Ce n'était plus le céleste séraphin sans ailes qui faisait rêver les deux sexes. C'était un homme, moins beau de la beauté de la forme et de la couleur, plus beau de la beauté morale. L'âme avait usé son fourreau de chair, et le glaive resplendissait à travers. Les hommes superficiels appellent cela vieillir ! »

 

« La trace de ses longues souffrances se marquait dans la dépression de l'angle des yeux. Combien de temps faut-il à la goutte de pluie, tombant toujours à la même place, pour trouer le granit d'un roc ? ».

 

C'est cette image encore, cette ombre d'un désir inavoué, que poursuivra Barbey dans « Du dandysme et de George Brummel » quand il vous évoquera, « ô natures doubles et multiples, d'un sexe intellectuel indécis, où la grâce est plus grâce encore dans la force, et où la force se retrouve encore dans la grâce ; Androgynes de l'Histoire, non plus de la Fable, et dont Alcibiade fut le plus beau type chez la plus belle des nations. »

 

C'est à vous, êtres de rébellion et de fuite, que toujours nous aimerons, que nous aimons d'autant plus que vous nous comprenez moins, c'est à vous que je veux dédier ces quelques lignes. A quoi bon prétendre ajouter une vaine glose à cette pure image ? Le silence agira mieux, n'est-il pas vrai ?

 

UN CODE D'AMOUR ARCADIEN

 

Or, ceci – comme vous allez le voir – nous permettra de dégager un véritable code, un petit manuel, pratique et théorique, des règles d'or de l'amour arcadien (du moins dans le sens où, moi, modeste Béotien, l'envisage ; car, de même qu'il est bien des maisons en la demeure du Père Éternel, de même il est, en Arcadie, bien des Oaristys).

 

Pour voir clair en l'affaire – et bien que je ne me dissimule pas le moins du monde ce que peut avoir de systématique, de schématique un tel procédé – nous diviserons, si vous me le permettez (ainsi qu'on m'enseignait naguère à le faire, en classe de rhétorique), notre exposition en trois points, qui seront, à savoir : l'amour-complicité ; l'amour-risque ; l'amour-alternance.

 

Amour – complicité

 

Essentiellement, dans l'œuvre entier de Barbey, l'amour est une complicité. Le dieu tutélaire, ici, c'est toujours Harpocrate, dieu du silence et des voluptés secrètes. On peut dire, sans forcer les termes, que tous les ouvrages de Barbey sont placés sous le signe de la rose, an sens où l'entendaient les Anciens quand, dans leurs banquets voués à l'alternance des ébats et des débats socratiques, ils ornaient de cette fleur le plafond de leurs salles de réunions, marquant par là que, « sub rosa », tout était permis, à la seule condition que le rite en restât connu des seuls initiés.

 

Je n'en donnerai ici qu'un exemple, emprunté au « Rideau cramoisi » des « Diaboliques ». On en pourra trouver, assurément, ici et là, bien d'autres illustrations. Mais celui qui va suivre m'a paru particulièrement significatif :

 

« Pendant ces six mois, dit Barbey, tout ce que je compris, ce fut un genre de bonheur dont on n'a pas l'idée dans la jeunesse. Je compris le bonheur de ceux qui se cachent. Je compris la jouissance du mystère dans la complicité, qui, même sans l'espérance de réussir, ferait encore des conspirateurs incorrigibles. (...) Nul que nous sur la terre ne savait cela... et c'était délicieux, cette pensée ! »

 

La plupart d'entre vous, j'en suis certain, retrouveront, en lisant de telles lignes, le souvenir de cruelles et douces complicités avec un ami, dont le reste de l'univers ignorait, non seulement qu'il fût aimé, mais encore qu'un amour avec lui fût concevable, fût possible... Il me suffit, je vous l'avoue, de faire appel à des souvenirs parfois tout récents pour qu'à une telle lecture, le cœur me batte plus fort. Par cela même, devenant complice de Barbey, un siècle après qu'il ait écrit ses Diaboliques, je mesure combien ce diable d'homme reste vivant.

 

L'amour-risque

 

La complicité, c'est un premier état ; le mystère, ce n'est qu'un premier pas. Le goût du risque, le besoin du risque en amour, c'en est le corollaire assez normal. Barbey en a conscience, et il le dit clairement.

 

Le Dr Torty, dans Le bonheur dans le crime, se fait l'interprète particulièrement autorisé des théories aurevilliennes sur ce point. Il suffira de rappeler à ce sujet que, tel le Père en son Fils le Messie, Barbey a mis en Torty « toutes ses complaisances ». Torty, c'est le porte-parole de Barbey, et l'un des plus fidèles de l'œuvre entier.

 

« Il est des passions, dit Torty, que l'imprudence allume, et qui, sans le danger qu'elles provoquent, n'existeraient pas. Au XVIe siècle, qui fut un siècle aussi passionné que peut l'être une époque (notons, par parenthèse, qu'ici, Barbey rejoint Stendhal), la plus magnifique cause d'amour fut le danger même de l'amour ». Ce danger, aujourd'hui, c'est le scandale, c'est le décri de la bonne société danger ignoble, s'il en fût. N'importe, poursuit Torcy « pour les âmes nobles, ce danger, de cela seul qu'il est ignoble, st d'autant plus grand et Savigny, en s'y exposant, y trouvait peut-être la seule anxieuse volupté qui enivre vraiment les âmes fortes ».

 

La seule anxieuse volupté qui enivre vraiment les âmes fortes... Ces derniers mots, cousins, je sais nombre de vous, nombre de nous, qui pourraient les écrire en lettres d'or ils sont la règle de leur vie, la pulsation même de leur sang ; ils sont leur seul alibi pour survivre et, parfois, n'est-ce pas ? leur seule raison de vivre.

 

Amour-alternances

 

Ce goût du secret partagé, ce goût du risque dans l'amour ne manqueront pas de se traduire par de véritables joutes érotiques, un véritable combat aux armes égales, entre deux partenaires dont rien, au départ, ne permet de savoir qui sera le vainqueur, qui la victime heureuse. Une telle conception de l'amour nie radicalement, fondamentalement cette éternelle et mensongère opposition entre l'actif et le passif, entre celui qui fait l'amour et celui qui le reçoit, ou, comme on disait jusqu'au XVIIIe siècle, entre qui donne la « courtoisie » et qui l'accepte.

 

Entre Ryno et Vellini dans Une vieille maîtresse, entre Savigny et Hauteclaire Stassin dans Le bonheur dans le crime, rien ne permet de savoir qui est l'homme-femme, qui la femme-homme. L'amour, à chaque joute nouvelle, à chaque nouvelle expérience, est à reprendre de zéro. N'est-ce pas là, cousins, ce qui, justement, fait tout le charme de l'amour arcadien ? Tel est du moins mon sentiment sur la question. Quand un ami de rencontre me demande « Qu'est-ce que tu aimes ? » un déclic, je l'avoue, s'opère en moi : je me ferme, je suis paralysé. Ce que j'aime ? Tout. Ce que j'aimerai faire avec toi, cher ami de rencontre, je l'ignore. C'est justement parce que je n'en sais rien que, ce soir, je rends grâce à Mercure de t'avoir mis sur ma route. Ce que j'aime... Je te le dirai après. Et si, demain, nous reprenons le combat, peut-être n'aimerai-je pas ce que, ce soir, j'aurais aimé.

 

Complicité, risque, alternances... Tout cela se tient.

 

Barbey le voit quand il écrit, par exemple, dans Ce qui ne meurt pas : « Il était pâle, il était pourpre, puis il était pâle encore, et le bonheur respiré en faisait un enfant de la beauté sublime qu'on ne voit qu'une fois dans la vie, et qu'on ne reverra jamais plus ! » Ou ceci, qui montre clairement à quel point l'amour aurevillien est toujours ambigu :

 

« Un vague sourire venait à ses lèvres tandis que le souffle d'Allan effleurait, au-dessus, la trace veloutée et brune qui n'a pas de nom chez la femme et qui redouble la fureur des baisers. Ce fut là que tomba le premier de la bouche virginale du jeune homme. »

 

Il y a bien sûr, ici comme partout chez Barbey, un arrière-goût de romantisme qui surprend et désarçonne. Mais dépassons les apparences : n'est-il pas troublant, cet élan qui pousse le jeune Allan à rechercher dans son premier baiser, non pas la bouche, orifice féminin s'il en fût, mais, au-dessus d'elle, cette ombre de moustache ?... Qui est donc le vainqueur, qui la victime ?

 

L'image, certes, la plus éclairante, la plus significative, en l'espèce, est celle (j'en ai parlé ici le mois dernier) de Savigny et Hauteclaire faisant l'amour entre deux passes d'escrime. Elle va loin, cette image ; elle va loin, cette idée... J'y vois, personnellement, l'image même de l'amour arcadien. Car l'amour arcadien, à mon sentiment, c'est un long duel, un furieux corps à corps d'armes égales, où la victime est d'autant plus chérie qu'elle a longtemps été un partenaire. Cela, Barbey l'a vu, et l'a bien dit, sans qu'une de ses intrigues soit – au sens bête du terme – le moins du monde homosexuelle.

 

De telles normes, chose étrange, nous permettent de nous révéler à nous-mêmes notre nature la plus profonde.

 

Un tel amour, incontestablement, a sa grandeur, sa grandeur propre : irréductible, unique ; nous le savons tous.

 

De telles amours rejoignent les leçons antiques. C'est Alexandre et c'est Platon qu'elles nous restituent dans cet univers frelaté qu'on peut définir en deux mots : l'univers de l'esbroufe, et du slogan, le nôtre, hélas...

 

Amours d'affinités ; amours de compléments ? Faux dilemme : il est dépassé. Dans Du dandysme, pour le démontrer, Barbey a, sur la bizarre liaison de Brummell et de George IV, un texte qui, à mon avis, illustre bien ce que j'avance. Permettez-moi de le citer avant de conclure :

 

« Ce fut simple comme une conquête de femme. N'y a-t-il pas des amitiés qui prennent leur source dans les choses du corps, dans la grâce extérieure, comme des amours qui viennent de l'âme, du charme immatériel et secret ?... Telle fut l'amitié du prince de Galles pour le jeune cornette de hussards : sentiment qui était de la sensation encore, le seul peut-être qui pût germer au fond de cette âme obèse, dans laquelle le corps remontait. »

 

Elle est bien là, cousins, la leçon de Barbey : de telles amours (même si – mais il n'importe – l'auteur ne les donne pas pour homophiles), de telles amours ont leur grandeur : une grandeur toute particulière. Inutile de prétendre la calquer sur d'autres amours ; inutile et ridicule. Vains efforts, oh, combien vains ! Autre chose est l'amitié, qui se nourrit d'affinités. Autre chose est l'amour hétérosexuel (le mot est laid, mais c'est le seul), qui se nourrit de compléments. Peut-être notre amour, à nous, tient-il un peu de ceci, un peu de cela. Mais il est autre. Il est ailleurs. Il est ce qu'il est. Que cela lui suffise.

 

Et s'il n'est que cela, mais s'il l'est vraiment, s'il l'est totalement, sans réserve, sans honte, sans faux-semblants, il sera – dans son registre, à sa manière – un amour exemplaire, un amour exaltant. L'essentiel, c'est de ne pas tricher.

 

Quand on partage un secret, on ne triche pas. Quand on partage un risque, on ne triche pas. Quand on partage une lutte loyale, on ne triche pas. On ne triche pas avec soi-même ; on ne triche pas avec l'adversaire. Il n'y a ni gagnant, ni perdant. Toujours, il y a le partenaire : je veux dire, l'ami.

 

Avec notre amour, qui est à la fois secret partagé, risque partagé, lutte partagée, ne trichons pas. Restons nous-mêmes. Laissons le partenaire être lui-même. Le voilà, le secret du bonheur arcadien.

 

Permettez que, sur ce conseil qui est un vœu aussi, un vœu ardent et très sincère, vous quitte et vous embrasse.

 

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

 

Arcadie n°163/164 et 165, juillet/août et septembre 1967

 

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