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Bourreaux des cœurs par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

Au début des années 2000, la célèbre affaire du cannibale de Rotenburg avait fort ému l’opinion publique allemande. Elle a permis de découvrir, entre autres, que plus de 400 hommes étaient prêts à se faire assassiner dans une orgie de sang pour assouvir un fantasme sexuel bien précis : celui de mourir après avoir mangé son propre pénis avec son bourreau. Malgré le consentement de la victime, le cannibale a été condamné à perpétuité à cause du mobile sexuel de ce meurtre gastronomique.

 

Vu sous un certain angle, on pourrait penser que le cannibale a sacrifié sa liberté pour assouvir les fantasmes sexuels de sa victime. On pourrait même faire l’hypothèse qu’il a été la victime de sa victime, morte heureuse dans un orgasme cosmique alors que le cannibale, lui, a tout perdu.

 

Quoi qu’il en soit, cette affaire a eu la vertu de mettre en lumière une réalité que l’on refuse de voir. En matière de crimes de sexe et de sang, il est parfois très difficile de tracer une frontière étanche entre les bourreaux et les victimes. Plus encore. Ces crimes ont créé un problème politique et juridique vertigineux que l’on pourrait résumer ainsi : dans une démocratie respectueuse des droits et des libertés individuelles, l’Etat peut-il s’opposer à ce qu’une personne cherche à se faire tuer pour assouvir ses fantasmes sexuels ? Ceux qui trouvent cette question horrible sont parfois les mêmes que ceux qui admettent le suicide comme moyen de protestation contre les conditions de travail. De même, ceux qui sont favorables à l’euthanasie, pour des motifs de maladie ou de vieillesse, seraient-ils prêts eux aussi à trouver inacceptable le droit de mourir pour assouvir un fantasme sexuel ? Les adversaires à l’ouverture d’un tel droit pourraient aussi figurer parmi ceux qui trouvent normal que l’on meure en pratiquant des sports violents ou bien que l’on s’engage volontairement et moyennant rétribution comme soldat dans des guerres auxquelles on ne croit guère. Peut-être pensent-ils qu’au fond le sexe ne mérite pas tant d’histoires. Même s’il est agréable, il ne mérite pas, somme toute, de mourir pour ça. Alors que le travail, le sport, la déprime ou la guerre sont des choses autrement plus sérieuses.

 

Pourtant, la puissance de tels désirs peut être si grande que les victimes consentantes se mettent à rechercher sciemment d’être assassinées par des tueurs sauvages. C’est le problème soulevé par le dernier film d’Alain Guiraudie, l’Inconnu du lac. Il nous montre de la manière la plus convaincante qui soit la complicité de certaines victimes avec leurs bourreaux dans une intrigue qui subvertit entièrement la rationalité de la police et de la justice. Car ici les assassins agissent non pas en prédateurs face à des victimes innocentes, mais dans une sorte de marché noir où ils se retrouvent devant des clients désireux.

 

Sur une plage gay, Franck, un jeune homme charmant, tombe amoureux de Michel parce qu’il sait qu’il est un assassin. Il tombe amoureux non pas par accident, mais parce qu’il connaît parfaitement le sort qui l’attend s’il continue de le fréquenter. Voilà pourquoi il ne le dénonce pas, en dépit de l’insistance d’un commissaire de police qui semble avoir compris que le beau Michel est un serial killer.

 

Le but de Guiraudie n’est pas de fournir une explication psychologique sur le tueur et sa victime. On ne sait donc pas si Franck cherche la mort pour avoir le plus merveilleux orgasme de sa vie, s’il considère un tel acte comme le comble de l’amour fou ou si, tout simplement, c’est la plus belle méthode à laquelle il a songé pour se suicider. Cela n’a au fond aucune importance. Toutes les hypothèses - ou aucune d’entre elles - peuvent fournir une explication à son désir pour le tueur.

 

En revanche, le réalisateur rend le spectateur complice de la quête macabre de Franck. On ne veut pas qu’il quitte Michel. On espère au contraire qu’il va rester pour nous permettre de comprendre, en se mettant à sa place, ce que mourir de son désir veut dire. On se demande ce que deviendrait notre société si elle avait le même courage que Guiraudie pour interpréter, ou plutôt pour contempler la bizarrerie de nos pulsions et de nos passions sexuelles.

 

Peut-être aurions-nous enfin l’audace de concevoir des protocoles sérieux pour donner les moyens, à ceux qui le souhaitent véritablement, de mourir de leurs désirs. Pour les contenter, on ferait appel à des assassins qui cesseraient de tuer des victimes non consentantes, se transformant en êtres utiles. Cette méthode réussirait peut-être à dissuader un grand nombre de victimes potentielles qui se jettent aujourd’hui dans les bras de tueurs par erreur, par ignorance ou par méprise.

 

Il est fort improbable que l’actuel gouvernement soit sensible à ces idées même s’il dicte une loi libérale sur l’euthanasie. Sait-on jamais ? Peut-être l’Inconnu du lac creusera-t-il des entailles aussi efficaces dans nos préjugés que celles qu’a produites le cannibale de Rotenburg dans la chair de sa prétendue victime.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 6 juillet 2013

 

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