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Chansons interdites de Nicole Louvier par Jeannine Allain

Publié le par Jean-Yves Alt

On se le rappelle, sans doute, le nom de Nicole Louvier fut d'abord prononcé à l'occasion d'une chanson. Sa première œuvre « Qui me délivrera » remporta, il y a quelques années, le prix de Deauville et eut, ai-je lu quelque part, ayant fait scandale, « la gloire maudite d'être interdite par toutes les radios ».
 
Nicole Louvier, poète et romancière, est moins connue. Cependant la Table Ronde publia, voici plusieurs années, ses romans « Qui qu'en grogne » et « L'heure des jeux », ainsi que ses poèmes « Chansons interdites ». Ses dernières productions sont un autre roman qui se déroule dans les coulisses d'un music-hall et un essai intitulé « Lettres à mon père ».

 

Mais revenons aux Chansons interdites, interdites, évidemment, parce qu'elles chantent l'amour homophile, celui de Lesbos. Nous nous arrêterons quelques instants sur ces rivages défendus au bord desquels a rêvé Nicole Louvier. Elle les a brossés en 25 « chansons », courtes pièces groupées en trois chapitres :
 
Villa Médicis (12 poèmes) ;
Poème de septembre (1 poème) ;
Chansons interdites (12 poèmes).
 
Le chapitre médian « Poème de Septembre », à la fois s'oppose aux deux autres et les relie. Il s'y oppose car il n'est composé que d'un unique poème très court. Il les relie car ce court poème semble avoir été exactement taillé pour être enchassé entre les douze pièces du chapitre « Villa Médicis » et les douze pièces du chapitre « Chansons interdites ». Une valeur toute particulière lui a ainsi été donnée sur le matériel de la composition extérieure de l'œuvre, sur le plan de la forme. Et en vertu du principe des correspondances entre le visible et l'invisible, la même valeur doit être donnée à la pensée qu'enferme cette forme. L'idée dominante, « l'esprit » en quelque sorte, du « Poème de Septembre » est soulignée avec vigueur par la manière dont cette oeuvre a été mise en exergue. Placée matériellement au centre du recueil, elle est placée subtilement au centre de l'inspiration.
 
Et en effet, ce « Poème de Septembre » est tissé sur une trame toute de sensualité. Rien n'y est suggéré. Les évocations charnelles surgissent brutales, concrètes. Or nous retrouvons tout au long de l'œuvre cette même dominante de sensualité que le « Poème de Septembre , résume, condense, appuie en ses quatre courtes strophes. Partout l'étreinte charnelle y est décrite, violente, colorée, voluptueuse, presque trop précise... Les corps en leurs ivresses se détachent sous le feu d'un projecteur trop puissant, manœuvré par les seules mains de la sensualité. Et dans cette alcôve trop violemment charnelle, je ne recueillerai que les lumières les plus tamisées :
 
Celles de la présence physique aimée :
 
Je m'étale vers ton corps nu
qui se fait long
Le repos je le prendrai après ...
 
L'évocation des émois passés :
 
Ton corps blanc m'épuisa jadis jusqu'à la moelle
... Tu surgis de ma chair
chaque nuit à la première étoile ...
 
ou des caresses actuelles :
 
Que cette main vienne vers mes seins d'argent...
La ferveur des baisers :
... et dans ma bouche
ton étrange baiser coule ...
 
Je n'entr'ouvrirai pas au-delà le rideau, laissant à ceux qui le souhaiteraient le soin de s'aventurer eux-mêmes plus avant dans cette Lesbos qui n'exalte que l'entente des corps et qui reste étrangère aux ondes plus subtiles, à la mélodie plus nuancée et plus profonde d'un autre amour, de celui que nourriraient également l'accord des âmes et l'union des pensées... Une seule fois seulement résonne un accent de tendresse dans le poème qui évoque le souvenir de l'amie morte en déportation :
 
ma petite morte
de Bergen-Belsen
ma petite amie ...
... merveilleuse enfant
je t'entends marcher ...
 
Sur cette toile de fond de sombre sensualité quelques touches de narcissisme :
 
... le seul corps que j'aime à renverser c'est le mien
dans ce lit où je pose ma patte
et baise avec bonheur mes doigts ...
j'ai du ciel sur les mains doux ô mes poignets clairs
ô mes veines ...
 
et de sadisme :
 
Cingler tes lèvres avec une badine ...
je voudrais te fuir ou bien te battre ...
Mets ces chaînes à mes chevilles
brute, d'un geste ...
 
En outre il y a dans la sensualité des Chansons interdites une certaine cérébralité. L'un des poèmes parle d'ailleurs d'un « jeu chinois » de l'amour. Non seulement la volupté est exprimée par l'intensité de la peinture des étreintes, mais encore un surcroît de couleurs lui a été donné par l'intervention de l'imagination qui, pour l'aviver, la fait s'accomplir dans un cadre transposé : les temps sont médiévaux, les lieux sont méridionaux :
 
... Tu me souriras en disant mon nom
d'être maître et trouvère et femme ...
Je viens le soir dans ton manoir
... et sous ton baiser médiéval...
... j'étais archer je voulais vous offrir madame
mon grand arc napolitain
et puis vous m'avez fait vassal ...
 
La sensuelle Lesbos de Nicole Louvier a besoin, pour s'épanouir au maximum, des soleils ardents du midi. Les amies se promènent sur la « place d'Espagne », « près de l'Arno », à Palerme, à Rome, à Capri, à Venise... Elles se baignent « dans l'Adriatique », « face à la Yougoslavie », dans « les eaux du golfe de Tarente », « dans la mer Tyrrhénienne »... Elles chantent une « Chanson Napolitaine », une « Chanson florentine ». Elles sont « courtisane latine », « petit mendiant romain », « Slave belle ». Et non seulement dans le domaine du désir, mais dans tout autre domaine nous retrouvons cette même soif physique de sensations. Ainsi le poème « Eté » ne concerne nulle amie. Il ne parle que de la nature. Mais quelle participation corporelle à cette nature ! Combien profondément éprouvée ! Un intense plaisir sensuel est retiré du contact avec les éléments, l'eau, la chaleur :
 
... j'ai crié mon corps de bronze à la mer Tyrrhénienne ...
 
Il naît de la conscience de la force physique :
 
Huilée j'ai fait le corps à corps
de métal des gladiateurs Grecs
avec les eaux du Golfe de Tarente ...
 
Il surgit de l'incorporation à soi-même de la sève de la nature :
 
... ruisselante j'ai bu le vin
chaud de Palerme et j'ai chanté ...
 
Il n'est pas, en ce court poème, jusqu'à l'accumulation même de tant de noms, tous évocateurs de lumière et de chaleur : Adriatique, Yougoslavie, Tarente, mer Tyrrhénienne, Sardaigne, Naples, Palerme, Capri, Rome, Venise, qui ne provoque une évocation presque charnelle de paysages méditerranéens, par le seul fait de l'excès de soleil que l'ensemble laisse sourdre.
 
Dans les Chansons interdites, chansons sensuelles, l'âme de Nicole Louvier n'a pas parlé. Celles qu'elle a aimées ne le furent qu'avec la fougue d'une jeune chair, avide de sensations intenses et multiples. La soif de vivre qui l'habite est une soif de vivre toute physique. La possession qu'elle réclame n'est que celle des corps. Aussi, de nul lien d'éternité n'a-t-elle tissé son amour.
 
Arcadie n°54, Jeannine Allain, juin 1958

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