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Mon cœur, de ton visage n'a pu oublier la douceur, Pierre Fuzel (nouvelles)

Publié le par Jean-Yves

Années 40/50 : les protagonistes, âgés de dix à quinze ans, de ces cinq nouvelles, brûlent d’amour ; chacun avec sa propre sensibilité et parfois avec la simplicité de l'ignorance… Certains n'ont pas encore été confrontés aux interdits sociaux.

 

Des enfants, des justes, finalement, sur lesquels l'auteur pose un regard d'une humanité bouleversante. Le titre de ce recueil, inspiré d'un poème d'André Chénier, en résume l'atmosphère tendre et tragique.

 

Le narrateur de la nouvelle « La balustrade », qui a neuf ans, désire profondément être ami avec Fernand. Pour lui, cela passe naturellement et sincèrement par vouloir embrasser son ami. Ce baiser, a lieu pour la première fois, dans la cour de l'institution religieuse où sont scolarisés les deux enfants… à proximité d'une balustrade. Des filles qui passent par là sont témoins de cet élan. Elles sont pour sûr choquées et s'empressent d'aller le répéter. Pourtant à aucun moment, les protagonistes du baiser et les témoins imaginent de l'amour derrière cet acte. Les deux garçons ont seulement mis en place un mode de relations inédites, ce que les autres ne peuvent tolérer. Si quelques enfants de l'école sont ulcérés par ce baiser, c'est qu'ils imaginent que derrière cet acte se cache une moquerie épouvantable qui serait attachée à une différence de religion entre Fernand et le narrateur (on pense bien évidemment au baiser de Judas à Jésus).

 

Le narrateur ne comprend pas l'interdit que lui rappelle l'institutrice :

 

« Je venais d'apprendre en quelques heures qu'il pouvait être merveilleux et hautement désirable d'embrasser un autre garçon, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose, et en même temps que cela provoquait la colère, l'horreur, au mieux l'incompréhension des autres. » (p. 20)

 

Il ne comprend pas que d'autres puissent s'opposer à la réalisation de désirs irrépressibles, « dont la puissance était telle que le souffle en était coupé, que l'estomac se transformait en boule douloureuse incapable de recevoir la nourriture, qu'on était pris de vertige, et dont l'accomplissement conduisait à un paradis de bonheur et de douceur » (p. 20).

 

Les deux garçons, lors d'une explication, découvre qu'ils partagent la même joie à embrasser ou être embrassé. Ce qui est beau entre ces deux garçons, c'est ce besoin de réciprocité. Pour le narrateur, c'est évidemment de penser : toi que j'ai embrassé, tu seras, dès cette nuit, dans mon paradis. Baisers sans artifice, baisers de la nature dont le narrateur imagine qu'il n'y aura point de satiété ; toujours il aura soif de baisers…

 

Une autre qualité de cette nouvelle est dans la langue simple et riche à la fois, assez répétitive quand il le faut – comme celle des enfants – pour être étrange et prenante.

 

Dans la nouvelle « Intrusion », qui commence avec la description de Monsieur Linz, professeur de lettres classiques totalement « dévoué à la cause pédagogique » (p. 65), le lecteur se dit que Gilles, tout jeune lycéen « déraciné par une migration familiale » (p. 65) va pouvoir s'épanouir. Au cours des congés d'hiver, il fait la connaissance de Roger, lycéen plus âgé, scolarisé dans le même établissement. Gilles est d'abord stupéfait puis sensible à l'amitié que ce « grand » lui porte. Les deux garçons s'intéressent aux sciences et techniques, à l'électronique, notamment à la radio. Les vacances terminées, au lycée, Gilles retrouve Roger ainsi qu'un ami de ce dernier, Martinet, dévoué corps et âme à celui-ci.

 

Un jour, sans que Gilles comprenne quoi que ce soit, Roger le rabroue et le traite avec mépris. Que s'est-il passé ? La fin de la nouvelle répondra à cette question et montrera un monsieur Linz chargé de stéréotypes, encombré de clichés moraux… Entre temps, Gilles aura découvert avec Laurent, un petit lycéen, ce que voulait lui faire comprendre Martinet, sur « ce que ça veut dire "aimer" » (p. 83).

 

Cette nouvelle dévoile ce mal qui transforme les toutes jeunes libertés : ce rôle de censeur que trop souvent les êtres empruntent à tous ceux qui, pendant si longtemps, les ont recouverts de l'opprobre. Etrange retournement des choses : il faut se méfier de s'emparer de cela même contre quoi chaque protagoniste a si longtemps lutté.

 

Dans la nouvelle « En sursis », le lecteur découvre la joie et la peur de Serge lors de l'arrivée de Pierre, dans sa chambre au pensionnat. Pierre souhaite se rapprocher de Serge mais ce dernier a parfois des attitudes contradictoires comme s'il craignait quelque chose :

 

« Nous [c'est Pierre qui parle] on est amis parce que... on s'entend bien. Ça arrive aussi que tu aimes très fort — en Pierre, revient une expérience vécue : une passion secrète pour un camarade de classe — si fort que ça fait mal ! Et, l'autre s'en moque.

Serge se retourne violemment.

— Il ne s'en moque pas ! C'est parce qu'il a peur ! À cause des autres ! […]

— Il ne faut plus parler de ça parce que — sa voix se casse — parce que... parce que... » (p. 158)

 

Parce que Serge perçoit, dans une dimension érotique, la lumière intense du désir, il sait aussi pourquoi il doit y résister. Contrairement à Pierre, il a compris les conventions morales et sociales, encadrée de ses interdits, qui règlent les relations aux autres.

 

« […] les grandes personnes qui font des choses pareilles, on les met en prison, ou dans un asile d'aliénés. Il [un surveillant] a parlé de maladies, et d'un tas de trucs qui m'ont fait croire qu'on était vraiment des exceptions, des anormaux. » (p. 170)

 

Dans cette nouvelle, récit d'une enfance et d'une adolescence enfermée dans les interdits, Serge sauvera sa peau grâce à Pierre, par un retournement de ses croyances passées…

 

« Tu as beau être naïf, tu es toujours dans le vrai ! » (p. 172), lui répond Serge.

 

Ces nouvelles rappellent qu'il est toujours très important de connaître, de comprendre les contingences historiques des choses, voir comment et pourquoi les situations sont devenues ce qu'elles sont, et, qu'il ne faut pas s'effaroucher de la sexualité enfantine, parce que les corps ont besoin du plaisir.

 

Un recueil où les enfants pourraient chanter : « J'suis trop petit pour me prendre au sérieux / trop sérieux pour faire le jeu des grands / assez grand pour affronter la vie / trop petit pour être malheureux. » (Jacques Higelin, La croisade des enfants).

 

Éditions Quintes-Feuilles, août 2011, ISBN : 978-2953288551

 

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