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Confidences et aveux d'un homosexuel parisien (vers 1860)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Là est donc le point de départ de tant d'existences scandaleuses. Cet amour qui s'évapore en amour de soi-même a, ainsi que le dit Rousseau, d'autant plus de dangers pour les âmes timides qu'il est tout dans l'imagination et que celui qui s'y adonne en fait autant de scènes amoureuses, qu'il colore à son gré, comme il se donne, à sa fantaisie, la possession de telle ou telle femme qu'il ose à peine regarder. C'est donc l'amour qui tue l'amour, puisque cet amour solitaire annule tous désirs propres à l'amour réel. Oui, cette timidité éloigne l'idée de possession des femmes ; en chérissant leurs mères comme ils feraient de sœurs, en les révérant comme des êtres à part, les hommes ainsi formés acquièrent une retenue pusillanime vis-à-vis des femmes, qui prend sa source dans l'amour excessif qu'ils leur portent. Ceci est l'exposé de certaines remarques observées relativement à quelques natures d'élite. Tous les pédérastes n'ont pas, pour pallier leurs vices, des excuses aussi puissantes ; car alors la délicatesse de leurs sentiments excuserait grandement leurs fautes lascives. Ainsi divinisées, les femmes perdent à leurs yeux leur abordabilité ; en les aimant trop, ils n'aiment plus ; les désirs se changent en extases, la contemplation remplace les idées passionnées , en regardant celles qui doivent leur donner la connaissance du bonheur, comme des êtres égaux aux anges, ils en arrivent à ne plus désirer ce bonheur ; leurs cœurs se replient sur les sentiments qui y frémissent et ils en étouffent les battements, comme l'oiseleur de sa lourde main comprime les battements de l'aile de l'oiseau qu'il tient captif. Si de semblables circonstances agissent sur des jeunes gens conformés richement, capables d'affronter dans des relations d'amour les exigences de la femme la plus passionnée, combien doivent-elles influencer et paralyser la hardiesse de l'adolescent qui, pour vaincre sa timidité, aurait besoin de tous ses avantages et qui, loin de là, se trouve en être privé presque complètement ? Ce fut ce qui m'arriva. Je ne veux pas ici chercher des excuses à ma vie de corruption et de désordre, je ne veux point non plus faire une généralité d'une erreur de la nature, mais je tiens à établir que je ne suis ni plus mauvais, ni plus pervers que beaucoup qui se croient en droit de me jeter le mépris et l'insulte. Mes vices ont été prématurés, sans doute ; mais ils n'ont été ni plus puissants, ni plus nombreux que ceux de bien des hommes. Longtemps je me suis ignoré moi-même ; longtemps, en voyant mes camarades de classe se flétrir par de dangereux plaisirs, je suis resté ignorant ou, pour mieux dire, indifférent. Je puis l'attester ; placé dans d'autres situations, ma vie eût pu être meilleure, tout au moins, moins coupable. Quand je vois tant d'hommes, plus heureusement doués que moi, se laisser entraîner par leurs passions, affirmer que, doué comme eux, je n'eusse pas fait de même, serait de la forfanterie. Je n'en ai pas un atome en écrivant ce livre ; je dis ce que je sens être, ce que j'ai ressenti, ce qui est vrai, ce qui m'est dicté par de longues et minutieuses observations. »

Arthur W. (pseudonyme d'Arthur-Louis Belorget)

in Bougres de vies (Queer Lives) : huit homosexuels du XIXe siècle se racontent, William A. Peniston et Nancy Erber (dir.), Éditions ErosOnyx/Documents, mai 2012, ISBN : 978-2918444114, pp. 38-39

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