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Constantin Cavafy par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

Constantin Cavafy (qu'on peut orthographier aussi Kavaphi, Kavafis ou Cavaphis) n'est pas, il s'en faut, un inconnu dans nos pays. L'œuvre brève, mais d'une extraordinaire densité, de ce poète grec qui mourut septuagénaire à Alexandrie en 1933, a déjà fait l'objet de plusieurs essais et traductions partielles en français (notamment par Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras dans les revues Mesures, Fontaine, Preuves et La Table Ronde, et par Théodore Griva aux éditions de L'Abbaye du Lion à Lausanne), en anglais, en allemand, en italien.

 

Mais, du fait qu'il s'agissait plutôt d'aperçus fugitifs sur la personnalité et l'œuvre de Cavafy que d'études approfondies et aussi parce que la diffusion de ces publications ne touchait guère le grand public lettré, on peut dire que le présent volume (1) à qui le sigle N.R.F. et le nom de Marguerite Yourcenar ouvrent d'emblée l'entrée de maintes bibliothèques, constitue une révélation, tardive peut-être, mais indispensable.

 

Il n'est pas aisé de rendre compte d'un ouvrage de ce genre. Analyser ici, même brièvement, l'œuvre de Cavafy, serait se condamner à paraphraser les soixante pages substantielles de Marguerite Yourcenar par quoi s'ouvre le volume, et les lecteurs d'Arcadie savent qu'on ne tente même pas de résumer Marguerite Yourcenar, dont l'art est tout de concision, de netteté et de vigueur. Contentons-nous, pour -ceux qui ignorent qui est Cavafy, de dire que ce petit fonctionnaire grec d'Alexandrie nourrit sa méditation poétique de ses lectures historiques sur la Grèce antique, les Ptoléméen, l'Empire romain et Byzance, et des souvenirs personnels de ses propres étreintes avec des garçons bruns et souples possédés dans de misérables chambre d'hôtel ou dans quelque encoignure sombre ; que son œuvre se réduit à 154 pièces, dont les plus courtes n'ont guère que quatre ou cinq lignes et les plus longues deux pages ; enfin qu'il commença, selon toute probabilité, à écrire vers sa quarantième année, et que, par conséquent, ses poèmes ne sont pas d'un jeune homme, mais d'un homme prématurément vieilli qui tente de faire revivre sa jeunesse par l'alchimie du souvenir.

 

C'est là, en effet, la caractéristique essentielle de l'univers poétique de Cavafy : la réalité n'est presque jamais envisagée à l'œil nu, mais au contraire à travers le prisme du souvenir. C'est essentiellement, une poésie historique, en ce sens que, même lorsqu'elle n'est pas imprégnée de réminiscences antiques ou byzantines, elle constitue toujours un pont entre le passé et le présent. Marguerite Yourcenar, avec juste raison, évoque à ce propos Proust et James Joyce. Jamais il n'a été plus vrai qu'à propos de Cavafy de parler de la « magie » du verbe : comme la Pythonisse d'Endor, il fait revivre les morts, recrée les formes, les couleurs, les parfums, les voluptés :

 

« En regardant une opale aux teintes grisâtres, je me suis souvenu de deux beaux yeux gris que j'ai connus, il y a environ vingt ans... Nous nous sommes aimés pendant un mois, puis il est parti. Pour Smyrne, je crois, où il avait du travail, et nous ne nous sommes plus revus. Ils auront perdu leur éclat (s'il vit encore), les yeux gris. Le beau visage aura enlaidi. Mémoire, présente-les-moi ce soir tels qu'ils étaient autrefois. Mémoire, de cet amour, ramène-moi ce soir le plus grand nombre possible de souvenirs. » (Grisaille)

 

Pour Cavafy, la réalité même est moins vraie que le souvenir, car le souvenir préserve la beauté des atteintes du temps : si deux amis sont obligés de se séparer à la fleur de leur amour, c'est une bénédiction pour eux, car l'un resta toujours pour l'autre le beau jeune homme de vingt-quatre ans.

 

La volupté, que Cavafy évoque en Oriental sensuel, ne lui semble elle-même matière à œuvre d'art qu'une fois décantée, filtrée, magnifiée par le souvenir : et peu importe si la chambre était pauvre et vulgaire, cachée au-dessus de la taverne louche... puisque :

 

« Et là, sur l'humble lit plébéien, j'ai possédé le corps de l'amour, j'ai possédé les lèvres empourprées et voluptueuses de l'ivresse. Si empourprées, et d'une telle ivresse, que même en ce moment où j'écris, après tant d'années, dans ma maison solitaire, j'en suis de nouveau grisé. » (Une nuit)

 

C'est pourquoi le reproche qu'on pourrait être tenté d'adresser à Cavafy, celui de prosaïsme, tomberait à faux : même la terne boutique d'un petit mercier levantin, la banalité d'un complet fatigué, l'évocation de mains de travailleurs tachées de rouille et d'huile, sont transfigurés et sublimés par l'interposition du souvenir, qui non seulement ressuscite, mais transforme, comme les corps, au dire des théologiens, ressusciteront au dernier jour dans un état de gloire et de perfection inconnu ici-bas.

 

C'est donc tout un monde, un monde typiquement, oriental, plein d'éphèbes faciles, de senteurs d'huile et de cosmétiques, de relents d'encens et de vin résiné, qui vit dans les vers de Cavafy.

 

Bien qu'historien, et historien qu'une prédilection intime attire vers l'Antiquité hellénistique et romaine, j'avoue goûter moins les poèmes assez scolaires où Cavafy laisse ressortir de sa mémoire, sans toujours les avoir bien digérés, ses souvenirs de lecture. L'Anthologie grecque, ce recueil de brèves pièces d'époque alexandrine, a imprégné Cavafy si profondément que certains de ses vers sont de purs pastiches antiques, tandis que d'autres, qui auraient peut-être intéressé les contemporains de Néron ou de Ptolémée Philadelphe, ne sont guère que des jeux de lettré, sans résonance actuelle.

 

En fait, je pense que Cavafy, comme beaucoup d'esprits passionnés de lecture, et soucieux extrêmement de la perfection de la forme, se laissait parfois entraîner à confondre création poétique et réminiscence littéraire : je n'en voudrais pour preuve, dans l'œuvre de ce païen convaincu, enivré de la beauté des garçons, que la présence de quelques pièces à la gloire du christianisme (« Manuel Comnène », « Tombeau d'Ignace », etc.), mais toujours sous l'angle historique, à la limite, je le répète, du pastiche. Quant aux poèmes sur la politique des Romains du temps de la République et les querelles dynastiques des Séleucides, laissons-les de côté : ils n'ont pas plus d'originalité, et moins de vigueur, que les tirades de Rodogune et de La Mort de Pompée.

 

Pour nous, Arcadiens, ce qui nous paraît essentiel, ce sont des vers tels que ceux-ci, qui atteignent au plus profond de nous-mêmes et que nous n'avons que si rarement le privilège de lire :

 

« Leur plaisir défendu s'est accompli. Ils se sont levés du lit et s'habillent hâtivement sans parler. Ils sortent furtivement de la maison et, comme ils marchent un peu inquiets dans la rue, ils semblent craindre que quelque chose sur eux ne trahisse à quel genre d'amour ils viennent de se livrer.

Mais combien l'artiste y gagne ! Demain, après demain, dans des années, il écrira les puissants poèmes dont l'origine est ici. » (Leur origine)

 

Arcadie n°59, Marc Daniel (Michel Duchein), novembre 1958

 


(1) Yourcenar (Marguerite) : Présentation critique de Constantin Cavafy (1863-1933), suivie d'une traduction intégrale de ses poèmes par Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras, Paris, Gallimard, 1958, ISBN : 2070212947


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