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Corps interdits, Maurice Périsset (1954)

Publié le par Jean-Yves

Ce court roman est rédigé en trois parties : la première et la troisième se déroulent sur quatre jours (du lundi au jeudi) ; chaque jour donnant son nom aux chapitres. La seconde partie constitue un retour en arrière qui explique le drame vécu par François et son attitude pendant les quatre jours.

 

La première partie montre François, jeune homme grenoblois de 18 ans qui a fui sa famille précipitamment ; il n'a ni projet ni destination précis. Il a pris plusieurs cars. Le roman débute dans l'un d'eux, entre Orange et Avignon. François fait connaissance avec Raymond, le chauffeur. François n'est pas insensible à ce jeune homme mais la peur l'empêche de se dévoiler :

 

« "Ça sera toujours comme ça, pensait-il, je n'aurai jamais le courage de dire les mots qu'il faut, de faire les gestes qu'il faut."

Le chauffeur eut un rire qui ne se prolongea pas, parce que François restait le visage fermé, crispé. Une idée flotta dans sa tête et son regard, quelques secondes, devint pesant. L'adolescent eut envie de s'arrêter tellement la fatigue lui sciait les jambes.

"Si je parle, si je fais le moindre geste, cet homme va me casser la figure !" » (p. 14)

 

Au terminus, comme tous les hôtels sont complets, Raymond propose à l'adolescent de l'héberger.

 

Raymond vit seul depuis le décès de sa mère. Il ne possède qu'un grand lit. Les deux hommes se couchent ainsi ensemble.

 

« Je me couche nu, ça ne vous dérange pas ? On est entre hommes... » (p. 20)

 

Raymond reste pourtant très respectueux avec François. Aucun geste équivoque que François n'aurait d'ailleurs pas supporté.

 

« Parfois, François jetait un regard à Raymond. Le grand diable dormait, un coude replié sur la poitrine. L'aimait-il ? Il se disait que s'il devait aimer Raymond, c'était surtout à cet instant où il était désarmé et pourtant si dangereusement présent. Malgré lui, sa main épousait la forme d'une caresse, brûlait de saisir la chair ferme du bras et de s'y appesantir, ou bien encore de glisser sur le front, de relever la mèche blonde que la sueur y avait collée. Il n'osait, saisi par une sorte de crainte, comme si le rêve dans lequel il vivait depuis la veille allait d'un seul coup prendre fin, et le restituer à son angoisse, à ses souvenirs. » (p. 23)

 

François est terriblement inquiet, sans parvenir à se confier à Raymond. Il surveille les faits divers dans le journal redoutant de découvrir un titre comme « Crime d'un jeune déséquilibré » ou bien « Un adolescent perverti a assassiné ».

 

La seconde partie est constituée d'un retour sur les jours qui ont précédé la fuite de François : les retrouvailles de François avec Michel, qui avait été l'amant de la sœur de ce premier ; la relation amoureuse entre les deux garçons sans que François arrive à exprimer ce qu'il ressent ; la découverte par François que les autres peuvent se jouer de lui (Michel, Nathalie et sa mère) :

 

Michel : — Ce n'est pas de ma faute si je suis beau gosse et si je ne sais pas résister à qui a envie de moi...

François : — Tu me dégoûtes

— Tu te répètes.

— Je ne le dirai jamais assez !

— Si ça t'amuses ! Moi, tu sais, ce que je m'en fous ! Au fond tu es un petit imbécile. Ce qu'on faisait ensemble, ça te plaisait. Au lieu de faire la grande scène du II quand tu as su que je couchais avec la Boisroseau, tu n'avais qu'à te taire, et on aurait continué...

— Et Gilles ?

— Oh ! celui-là... Le premier jour, je me suis dit que je l'aurais. Un pari comme ça. Ça n'a pas été bien difficile...

Il ferma les yeux. Son corps bronzé et luisant me fascinait.

— Et l'amour, dans tout cela, dis-je. Qu'est-ce que tu fais de l'amour ?

— Je n'en fais rien, je le fais, ce qui n'est pas la même chose.

— Tu n'as jamais aimé ?

— T'es pas un peu sonné ? La plupart du temps, parler d'amour ça veut dire : j'ai envie de coucher avec vous. La sauce pour faire passer le poisson. Il me semblait que les mots ne sortiraient jamais de ma gorge et c'est un peu étonné que je m'entendis répondre :

— Je t'ai aimé, moi...

Il ne réagit pas, n'ouvrit même pas un œil. Mon cœur battait à grands coups. Les cigales crissaient dans les saules, des libellules dansaient sur les iris sauvages.

— Comme tu as aimé Nathalie, sans doute ? Je détournai la tête. Jamais il ne saurait ce que Nathalie avait représenté pour moi. Le savais-je seulement moi-même ?

— Ta Nathalie, parlons-en, reprit-il. Une putain comme toutes les autres ! Quand je pense que c'est elle qui a tout raconté à sa mère... Elle était un peu plus gentille quand elle voulait que je couche avec elle.

— Ce n'est pas vrai ! J'aurais voulu rester impassible pour que Michel continuât ses confidences, mais je n'avais pu m'empêcher de protester.

— Ce n'est pas vrai ? Pauvre idiot ! Elle s'est moquée de toi comme elle s'est moquée de moi. La vérité, c'est qu'elle s'est doutée la première de ce qu'il y avait entre nous.

Je pensais que Michel mentait. Dans quel but ? Je ne l'interrompis pas, tendant une oreille avide à ses propos complaisants :

— Tu as cru qu'elle s'intéressait à toi, qu'elle t'aimait peut-être ? Elle voulait seulement savoir comment tu faisais l'amour ! Et toi, tu t'es laissé prendre au piège ! (pp. 138/139)

 

Epouvanté, François découvre le rôle joué par Michel dans sa vie : ce dernier a tout sali, bafoué, tué ; son amour pour lui, son affection troublée pour Nathalie. François en arrive à rêver que le lac, où les deux garçons se baignent, engloutisse à tout jamais Michel.

 

« De toutes mes forces, je pesai en pensée sur ses épaules quand il monta sur le plongeoir.

— Fais attention !

Je le provoquai, sûr de son haussement de tête méprisant. "Il va rater son coup et se tuer en tombant, il ne peut pas ne pas se tuer... Je veux qu'il se tue..." Il n'y avait aucune raison pour que mon vœu se réalisât. Michel fit un signe de la main, plongea. Il tomba à plat-ventre sur l'eau. Il ne devait pas remonter à la surface. » (p. 140)

 

La troisième partie montre l'attachement de Raymond pour François. Sans que cela se traduise dans les faits puisque François – culpabilisé par la mort de Michel – décide de partir pour se dénoncer à la gendarmerie. Dans le bus, François lit dans un journal oublié sur une banquette que la mort de Michel est reconnue – par les autorités judiciaires – comme accidentelle.

 

« François replia le journal. Plus rien n'avait d'importance désormais. » (p. 158)

 

Le roman se termine sur ces mots. François retourne-t-il chez Raymond ? Rien ne le dit.

 

Ce roman permet de prendre conscience de ce qui pouvait peser sur l'homosexualité dans les années 50/60. Il témoigne sur la culpabilité fondamentale et sur la tourmente avec lesquelles se sont débattus beaucoup d'homosexuels de province. Un passage du livre est explicite :

 

« Je ne me sentais pas perverti. J'étais le prisonnier d'une nature semblable à tant d'autres, et au fond, il n'avait fait que me révéler à moi-même. Je ne crois pas que ce qu'il avait fait avec moi avait réellement compté pour lui. J'avais été l'objet d'un désir sans lendemain, qu'il n'avait eu aucune raison de ne pas assouvir. Le sourcier est-il responsable de l'eau du puits qu'il découvre ? Beaucoup de garçons ont fait l'amour entre eux en pension et, ensuite, ils se sont mariés et ont été de très pot-au-feu pères de famille. » (p. 97)

 

 

■ avec 7 illustrations de Jean Boullet, Imprimerie Subervie, [collection (?) La Salamandre], Rodez, 1954, 158 pages

 


Lire les première et troisième parties du roman.


Du même auteur : Deux trous rouges au côté droit - Les collines nues - Les tambours du Vendredi Saint - Soleil d'enfer - Le ciel s'est habillé de deuil - Laissez les filles au vestiaire - Les noces de haine - Avec vue sur la mort - Les grappes sauvages - Gibier de passage

 

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