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danger@liaisons.com, Don Bapst

Publié le par Jean-Yves

Les commentaires traditionnels des Liaisons dangereuses (Choderlos de Laclos, 1782) n'ont jamais mis en doute la composante hétérosexuelle de ce roman épistolaire.

 

Don Bapst a réinterprété – dans notre époque – ces lettres dans la dimension homosexuelle. Ainsi la marquise devient Terry Simms ; Valmont, Victor Stephen ; les victimes, la présidente de Tourvel, Cécile de Volanges, Le Chevalier Danceny deviennent Christophe Tourvel, Jamie Dowling, Peter Marquez.

 

Les lettres manuscrites de Laclos deviennent des courriels dans la transposition de Bapst. Certains sont communiqués à d’autres personnes que le destinataire principal comme le permet le courrier électronique.

 

Tous les personnages travaillent dans le milieu de la mode. Ils se fréquentent et s'écrivent au sein de leur lieu de travail : le magazine « Liaisons » dont l'éditeur est Terry Simms.

 

Au travers des mails qu'ils s'envoient, Terry Simms et Victor Stephens se racontent leurs exploits sexuels. Le second pense ainsi se rendre plus désirable du premier.

 

On retrouve en Terry Simms toute la rouerie de la marquise de Merteuil. Il propose à Victor de « niquer » Christophe Tourvel : le pacte accompli, Victor (qui rappelle Valmont dans le roman de Laclos) pourra posséder Terry qui lui résiste à nouveau.

 

Date : Samedi 20 août 1999, 11 h 34 HAE

De : tsimms@liaisons.com

Objet : J'ai une proposition à te faire...

À : vstephens@liaisons.com

Mon cher Victor,

Ne saute pas dans un avion toute de suite même si tu réussis à te défaire de ce crapaud. Si tu veux te faire réinviter dans mon lit, il te faudra d'abord me prouver que tu mérites mes services.

Voici ce que je te propose : dès que tu auras niqué ce cher Christophe, fournis m'en la preuve, et je suis à toi. Par contre, je veux une preuve écrite. Je meurs d'envie de savoir comment ce petit étalon hétéro justifiera le fait d'avoir écarté grandes ses jambes pour le plus grand culbuteur de stars hollywoodiennes. Admettra-t-il qu'il était en état de latence depuis toujours et que tu l'as aidé à sortir du placard ? Va-t-il te prêter serment d'amour éternel et exclusif ? J'ai hâte de voir ce que tu réussiras à lui faire raconter. D'ici à ce que ma curiosité soit satisfaite, mes besoins charnels seront comblés par Peter. Tu comprends, n'est-ce pas ? […]

xoxo ts (pp. 53/54)

 

Victor Stephens va-t-il gagner son pari ?

 

Les relations entre Terry Simms et Victor Stephens sont progressivement marquées par un vocabulaire militaire et guerrier qui dramatise - sur le plan du verbe - une lutte désespérée. Chacun, alors, a le dessein de faire perdre la réputation de l'autre. Dès que Victor écrit, Terry brûle de combattre ; si ce n'est corps à corps, ce sera mot à mot. Et c'est bien d'un assaut qu'il s'agit, puisque Victor répond par un : « Arrête ça ! » (p. 349). Il y aura des provocations et une déclaration de guerre écrite par Terry : « D'accord : la guerre ! » (p. 355). Comme dans toute guerre totale, le sang coule : celui de Victor ; celui de Terry à cause du Sida, mettant la maladie au service de la morale.

 

Le personnage le plus intéressant est, pour moi, l'hétérosexuel du roman : Christophe Tourvel, styliste français de la marque « Habiller » que Terry nomme le « pédé à béret » (p. 22).

 

Victor est convaincu de l'hétérosexualité de Christophe « parce qu'il ne craint absolument pas d'être vu publiquement en compagnie d'homosexuels » (p. 20). Victor se trompe-t-il ?

 

A cause des pressions sociales, la marquise de Merteuil apparaît comme hétérosexuelle mais n'a-t-elle pas aussi une dimension homosexuelle ? Et si Christophe Tourvel vivait cette même ambigüité ?

 

Je ne vais pas dévoiler si, dans le roman de Bapst, Christophe Tourvel, à l'image de la marquise de Merteuil, possède cette dimension homosexuelle qui pourrait lui donner une envergure mythologique. Là est l'intense intérêt de ce roman, même si, sa fin très morale – à la « Célimène » (cf. Le Misanthrope de Molière) – m'a déçu malgré qu'elle respecte le roman originel dont Bapst s'est inspiré.

 

■ Éditions PopFiction, collection Homonyme, septembre 2010, ISBN : 978-2923753157 et Editions Textes Gais, mai 2011, ISBN : 9782363070241

 

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