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Des ancêtres un peu encombrants : un groupe d'homosexuels juifs révolutionnaires par Jérôme Bernay

Publié le par Jean-Yves Alt

Durant l'Antiquité, les Juifs de Palestine se firent remarquer par une inaptitude particulière à supporter l'autorité d'un autre peuple. Ce goût pour la liberté nationale se muait en fureur lorsque le maître, non content d'exiger obéissance et contributions, voulait faire accéder les Juifs aux lumières d'une civilisation qu'il disait supérieure. Ainsi les Romains furent particulièrement obstinés et tentèrent pendant plus d'un siècle s'imposer aux Juifs les joies de la civilisation gréco-romaine et de l'intégration à un grand empire. A partir du milieu du premier siècle avant notre ère, la Palestine fut constamment agitée de troubles, tant sociaux et politiques que religieux : des illuminés se levaient pour la justice sociale ; des prophètes vrais ou faux entraînaient les foules le temps d'une passion ; la haine pour l'occupant romain allait jusqu'à jeter des nantis dans la révolte. Sous Néron, ce fut l'explosion et les Romains mirent quatre ans à reprendre Jérusalem qui tomba en 70.

La résistance désespérée de Jérusalem assiégée fut conduite par les plus extrémistes des chefs de partis. La menace de la catastrophe finale n'avait pas pour autant créé l'union entre les factions, qui avaient coutume de s'entre-tuer lorsque l'assiégeant prenait un peu de repos. C'est dans ce contexte que le parti des Galiléens menait la lutte avec des méthodes bien particulières. Notre seule source est l'historien juif Flavius Josèphe qui écrivit en deux livres (1) l'histoire de son peuple et de la destruction de son état. Soucieux de trouver des responsables et de justifier sa position fort modérée, il imputa la fin d'Israël aux extrémistes révolutionnaires. Autant dire que son témoignage est partial et qu'il a chargé de tous les péchés de son peuple des résistants farouches. Laissons-lui cependant la parole (2) :

« Parmi les Zélotes, le contingent des Galiléens se distinguait par son imagination dans le mal et son audace... Leur désir de pillage était insatiable et ils n'arrêtaient pas de perquisitionner dans les riches demeures ; l'assassinat des hommes et le viol des femmes était leur amusement ; ils dévoraient leurs dépouilles arrosées de sang et, ne sachant qu'inventer, prenaient sans vergogne les mœurs des femmes, arrangeaient leurs cheveux avec soin, portaient des vêtements féminins, s'inondaient de parfums et se faisaient les yeux pour rehausser leur beauté. Non contents d'imiter la coquetterie des femmes, ils prenaient leurs passions et ils imaginaient des amours contre nature. Ils se vautraient dans la ville comme dans un bordel et souillaient la cité toute entière de leurs actions impures. Mais, avec une apparence de femme, ils avaient un bras d'assassin et, s'approchant avec une démarche lascive, ils se transformaient brusquement en guerriers, tiraient leur glaive de dessous leur robe fine et colorée, et transperçaient qui ils rencontraient. »

Selon Josèphe, c'étaient donc des folles tordues particulièrement meurtrières. Le témoignage n'est pas exempt de contradictions (3) et Josèphe sacrifie aux poncifs quand il charge de tous les défauts des révoltés, surtout quand ils sont d'origine populaire et font payer les riches. Mais, ceci posé, un certain goût pour le travestisme et la sexualité homophile (passive) semble bien avoir caractérisé cette troupe.

L'indignation de Josèphe s'explique d'abord par la répugnance de toutes les civilisations méditerranéennes et proche-orientales anciennes pour les homosexuels passifs. Tout homme dominé par un autre perd sa virilité et son aptitude à combattre. Mais ici les Galiléens, selon Josèphe qui ne pensait sans doute pas à mal, sont toujours prêts à sortir leur glaive de sous leur robe... Si par leur infamie ces Galiléens insultent Dieu, par leur accoutrement, ils renient les traditions de leur peuple : les Juifs, au moins les pratiquants stricts, avaient toujours considéré comme une trahison l'adoption des modes de vie orientaux ou grecs, ce qui est traduit ici par l'usage de robes flottantes et colorées pour les hommes : doublement coupables, ces gens ne pouvaient être d'authentiques défenseurs d'Israël, mais seulement des brigands sans idéal.

Les historiens contemporains nous ont montré qu'il fallait prendre ses distances avec les condamnations de Flavius Josèphe et que les zélotes juifs étaient plus proches d'authentiques révolutionnaires que d'affreux pillards (4). Les Galiléens de Jean de Giskala méritent une place dans la galerie déjà bien remplie des homophiles passés à l'Histoire. Leur spécificité de travestis les rend certes un peu encombrants : ils n'ont pas le caractère exemplaire et justifiant des virils hoplites de Sparte ou des amis du bataillon sacré thébain. Mais leur conduite provocante n'est-elle pas un défi au milieu qui les refusait, au peuple qu'ils ont pourtant défendu, à leur manière, jusqu'à la mort ? Les convulsions de la Palestine au début de notre ère peuvent expliquer ces comportements aberrants ; à une époque où trente mille personnes se rassemblaient pour suivre dans le désert un prophète égyptien (5), où n'importe quel de vos amis pouvait se révéler votre meurtrier (6), on n'est pas surpris de l'apparition de ce groupe inversant les valeurs traditionnelles, associant en une sorte d'androgynie tant physique que morale les comportements vus traditionnellement comme mâles ou femelles.

Et sont-ils si honteux et inavouables ? Jusqu'à ce que les nécessités de la guerre moderne leur imposent plus de discrétion, les militaires, tenus habituellement pour les archétypes de la virilité occidentale, ont toujours eu un goût prononcé pour le clinquant et la couleur. Les S.A. en porte-jarretelles, les S.S. emplumés d'un boa appartiennent au sinistre délire nazi avant de permettre l'épanouissement des phantasmes ou du talent des cinéastes et des metteurs en scène de travestis. Et les bersagliers devant le Quirinal, les Saint-Cyriens un jour de 14 Juillet, n'arborent-ils pas plus de plumes qu'une reine d'Angleterre un jour de Derby ?

(1) Les Antiquités Judaïques et La Guerre Juive (ou Guerre des Juifs)

(2) Guerre Juive, IV, IX, traduction P. Savinel, pp. 403-404

(3) Au début de l'extrait, Josèphe évoque le viol des femmes

(4) Par exemple, S. Applebaum, The Zealots : the case for revaluation, Journal of Roman Studies, 1971, pp. 515-170, ainsi que l'introduction de P. Vidal-Naquet à la traduction de P. Savinel (Editions de Minuit)

(5) Guerre Juive, II, XIII, 3

(6) Idem, II, XIII, 5

Arcadie n°301, Jérôme Bernay, janvier 1979

 

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