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En cas d'absence, Frédérique Niobey et Corinne Mercadier

Publié le par Jean-Yves Alt

Depuis toujours Martin Pritski rêve de lire un message de sa mère qu’il n'a jamais vue, et dont le souvenir se limite à un portrait photographique retrouvé dans la poche d'une veste de son père. Le bas du visage est tout froissé au point d'apparaître inexistant dans la tête de Martin.

Pourtant, pendant les dernières vacances d'été, sa mère a commencé à prendre forme alors qu'il revêtait sa robe de mariée :

« J'enfile ta robe de mariée en cachette, en cachette parce que les garçons, même les garçons sans mère, ne jouent pas à ces choses-là. Je me regarde dans le miroir, je ne sais même pas si je te ressemble, j'essaie de capter quelque chose qui serait toi dans moi, quelquefois on retrouve les parents dans les enfants. Je traverse la maison vide, pleine d'ombre et de carrelage frais, ta robe est lourde, je me prends dans ses plis, tout à coup j'ai peur du silence. Je me défais de la robe, je la range et tout nu de toi, dans l'air de l'été qui me frôle à presque m'en faire pleurer, plus rien ne m'enveloppe, plus rien ne me protège, je cours vers le chemin, vers la plage, vers l'eau, je me jette les yeux fermés serrés dans l'eau de la mer. Je plonge, ou plutôt je me laisse couler, je me recroqueville au fond, un jour j'ai été comme ça, dans toi, j'ai été porté dans l'eau de ma mère pendant neuf mois nous avons été l'un dans l'autre, rien ne nous séparait et je ne m'en souviens pas. Je ne me souviens de rien de toi avec moi. » (pp. 30/31)

Lors d’un travail en atelier, au lycée, autour des photos d’enfance, un artiste photographe – très perspicace – avait suggéré à Martin de travailler sur le montage, le trucage, pour raconter son histoire. Parce que Martin n’a pas de photos de son enfance, il décide d'en fabriquer : il recrée les souvenirs, les visages, il évoque l’absente… pour la sortir de l’oubli.

Le roman commence quand la mère de Martin découvre le blog de son fils où il diffuse son travail photographique. Martin reçoit d'elle un message qui le félicite sur ses photos et qu'il peut lui répondre s'il le souhaite. Ce court roman est son interrogation à travers un monologue poignant qui recueille les non-dits de son existence.

Les passages concernant l'essayage de la robe de mariée par Martin – quitte à être pris pour un homosexuel – révèlent les désespoirs ressentis au plus profond de son cœur :

« Je suis dans ta robe, je marche, je me redresse, je me cambre, je la relève sur les côtés, les doigts en éventail, je tourne, tu as dû danser dans cette robe, je traverse le couloir, l'allée centrale de l'église, il y a une vague odeur d'encens, l'orgue joue la marche nuptiale, j'arrondis le bras, je l'offre à mon cavalier, des gens bruissent dans les bancs, on murmure qu'elle est belle qu'elle est belle, j'avance vers la lumière, vers la sortie sur le parvis, c'est de plus en plus lumineux, j'arrive au soleil, Martin ? Mais... Martin, qu'est-ce que tu fais ? La tête tourne, Rémi, Rémi est là sur la terrasse, qu'est-ce qu'il fait là, Rémi est là il me voit dans la robe, il ne comprend pas, il ne peut pas comprendre, il a ses yeux mal à l'aise, je, je retourne sur la plage, on se demandait, c'est pour ça, je, je savais pas. J'arrache la robe, vite, se débarrasser de cette chose, la fermeture Éclair craque, de toute façon c'est trop tard. Est-ce que je suis un pédé, est-ce que je suis un pédé, la question maintenant, c'est la question qui me coince sur la serviette […], est-ce que je suis un pédé ? […] À quoi reconnaît-on un pédé, qu'est-ce qui permet de dire ça, est-ce qu'il y a des signes, vraiment, est-ce que moi j'ai ces signes, est-ce qu'ils les voient sur moi ? Est-ce que je suis attiré par les garçons, est-ce que j'ai envie d'embrasser un garçon, je regarde Rémi, Philippe, Julien, leurs corps dans l'été, est-ce que j'ai envie de les prendre dans mes bras, de les toucher, de les caresser, j'ai envie de me battre avec eux, de retrouver nos corps à corps de bagarre, est-ce que ce serait la même chose, se battre, aimer ? […] Est-ce que je suis attiré par les filles, est-ce que j'ai envie d'embrasser une fille, je n'en connais pas vraiment ici, et au lycée j'ai des amies, plusieurs, j'aime bien être avec elles, j'aime bien les regarder, c'est doux et parfumé, gracieux, leurs peaux captent la lumière, quelquefois leurs lèvres sont rouges, est-ce que j'ai envie de les embrasser, ça ne m'est jamais arrivé. Je regarde dans le miroir, je me scrute, je ne vois rien, ni dans un sens ni dans l'autre. Est-ce que je suis les deux ? Ou aucun. Comment on sait ? Je pose une question à papa, est-ce que vous attendiez un garçon ou une fille, papa enferme votre histoire encore plus dans sa tête, je n'aime pas comment ses yeux virent quand je lui parle de toi, je ne lui parle pas de toi, il ne me parle pas, il a tous ses mots enfermés, aucun ne sort, bouche close, si c'est ça être un homme, ne pas parler, jamais, de ce qui est au fond de soi, les femmes parlent plus facilement, si c'est ça être un homme, non, Je ne suis pas une fille, je suis un garçon, j'aimerais être comme les autres garçons, mais quelque chose empêche, me sépare d'eux, quoi, toi peut-être. Tu m'as laissé, je dois me débrouiller tout seul, avec toutes mes questions. Pourquoi ? Pourquoi moi, qu'est-ce que j'ai de moins que les autres ? » (pp. 76/81)

Le travail photographique de Martin (Corinne Mercadier, cf. Une fois et pas plus 2000-2002) vaut comme réminiscence du visage de la mère ou comme preuves des métamorphoses de celle rêvée et imaginée par l'adolescent. Ce travail est encore un signe de sa profonde solitude. Et cela est parfaitement clair à travers les personnages qui flottent parce qu'ils sont "lourds" d'une mémoire qu'aucun n'a pu partager.

Frédérique Niobey et Corinne Mercadier – à travers le désarroi de Martin qui s'est toujours senti différent des autres – réussissent une exploration intime à travers l'élégante recherche de la mère : les auteures offrent à leurs lecteurs une écriture qui révèle la force d'être homme sans dieu.

La fin du roman reste totalement ouverte, tant sur la rencontre réelle avec la mère que sur l'identité sexuelle du narrateur. Tant mieux.

■ En cas d'absence, Frédérique Niobey et Corinne Mercadier, Éditions Thierry Magnier, collection Photo Roman, novembre 2008, ISBN : 2844207065


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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