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Entre les lignes : En lisant Voltaire par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

La prune, cette année, a mal donné ; la pomme était tout eau ; la cerise tout aigreur. Si bien que, ne pouvant le tourner à confitures, j'ai mis tout ça en goutte, pour l'alambic au père Octave. Or, la goutte – comme le sait tout Béotien bien né – demande moins de peine et prend moins de temps que la confiture. Voilà pourquoi, usant au mieux mon long loisir, faute de pouvoir le faire en chambre, avec l'un de vous, j'ai lié commerce en ma bibliothèque, ces jours-ci, avec Voltaire.

Diable d'homme que cet homme-là ! Il a jasé, ma foi, sur tout ; et sur nous-mêmes, cousins, comme sur le reste. Où découvrir une vérité profonde en ces piles de papier accumulés au gré d'humeurs changeantes, aux caprices d'humours contradictoires ? Et où la pertinence en tant d'impertinences ? Où l'essentiel, parmi tous ces instantanés ?

Tout bien pesé, le vrai Voltaire se trouve dans cette correspondance qui, à elle seule, emplit un bon rayon de bibliothèque, encore que l'auteur de Candide, au jour le jour, l'eût rédigée dans la vue qu'elle se répandît un peu partout, comme une menue monnaie de sa gloire littéraire. N'importe. C'est bien là, et là seulement, que notre homme s'est si oublié que de parler parfois avec sincérité.

En publiant aux Editions de la Pléiade – ma chère Pléiade – la correspondance complète de Voltaire, M. Théodore Bestermann vient de nous fournir un instrument de travail – et de plaisirs – des plus précieux. Il sera ma source en la circonstance. Et, pour cette livraison-ci, je m'en tiendrai, si vous le permettez, au tome premier, qui, en ses 1735 pages, couvre les années 1704 à 1738 incluses. L'auteur, à la fin, de cette période, avait 44 ans.

C'est dire que, pendant cette longue partie de sa vie, qui s'étend de son adolescence à sa pleine maturité, nous avons toutes les chances du monde de découvrir un Voltaire que les préoccupations et les passions mondaines ou littéraires n'avaient pas encore totalement déformé.

Au début d'avril 1732 – notre homme a 38 ans – écrivant à son ami François Augustin Paradis de Moncrif, élégant polygraphe et bel-esprit dans le goût du temps, Voltaire trouve, pour prendre congé, une formule pour le moins étonnante, si étonnante même qu'il la rapporte en Italien : « E vi baccio il catzo », formule que l'annotateur (p. 1352) prend soin de traduire en ces termes : « Je vous embrasse la verge ».

Ceci est d'autant plus intéressant à noter que M. de Moncrif, au dire de certains contemporains, passait pour avoir de ce paradis qu'il portait comme patronyme une conception passablement Arcadienne...

Un an plus tard, le 11 avril 1733, l'auteur du « Temple du goût » adressait au même Paradis de Moncrif une pièce fugitive qui ne laissait pas d'être équivoque, et que voici :

« Du Dieu d'Amour vous ornerez l'empire,

Car vous avez mentule, plume et lyre... »

(Note pour « mentule » : De « mentula », le membre viril)

« Vous savez f..., aimer, chanter, écrire

Moi je n'ai rien qu'un talent mal voulu

Vous, vous serez baisé, fredonné, lu,

Claqué surtout, heureux comme un élu,

Et moi sifflé ; mais je ne fais qu'en rire. »

Quelques mois plus tard, en juillet de la même année, invitant Paradis de Moncrif, Voltaire s'exprimait ainsi :

« L'auteur de l'Empire de l'Amour viendra-t-il demain dîner vers les deux heures dans l'empire des hypocondres, chez son ami malade qui gît vis-à-vis de Saint-Gervais, rue du Longpont ? A-t-il eu la bonté d'en dire deux mots à sa grosse gaguie de femme, le chevalier de Brassac ? »

Nul n'eût su faire avec plus vive désinvolture allusion aux goûts particuliers de ce paradisiaque Moncrif.

Comme on le voit – et la chose est d'importance à constater – les mœurs arcadiennes, pour le libéral Voltaire, n'avaient rien de répugnant.

A son ami Formont, le 24 juillet 1734, notre homme adressait un billet qui, lui aussi, ne laisse pas d'être ambigu, disant notamment :

« Ah ! que j'aime votre leçon

Ah ! qu'il est doux d'en faire usage,

Pâmé dans les bras de Manon,

Ou folâtrant avec un page,

De passer les jours doucement

A se contenter, à se plaire,

Plutôt que d'aller hautement

Choquer les erreurs du vulgaire ! »

Tout un programme et combien délicat ! Cet éclectisme de Voltaire me rappelle un mot d'Anatole France, que j'ai cité ici même voici quelques années, et que j'aime à répéter. Parlant d'homophilie, le bon maître, un jour, s'oublia jusqu'à murmurer : « Chacun, ma foi, fait son salut comme il l'entend. » Voltaire, Anatole France... Double bénédiction, mes chers cousins, qui préfigure pour nous celle de Peyrefitte.

Ce qu'en revanche haïssait sur toutes choses le futur ermite de Ferney, c'était et ce fut toujours l'hypocrisie. A propos de sa maîtresse, Mme de Fontaine-Martel, on voit ainsi Voltaire, dans une lettre à Thieriot datée de février 1733, s'exprimer avec un certain mépris au sujet « d'un Mr. Chapit, ancien favori de Monsieur qui partageait jadis ses faveurs entre le frère de Louis XIV et notre baronne ». Eclectisme ? Oui. Hypocrisie ? Non. C'est tout Voltaire.

Tout à coup, vers 1735, un fait nouveau intervient, qui va modifier, du moins en apparence, l'opinion de l'auteur des Lettres philosophiques à notre endroit : il est attaqué par un libelliste besogneux qui, sans ces attaques, serait aujourd'hui totalement inconnu, l'abbé Desfontaines. Or, ce Desfontaines est un homosexuel notoire ; et ceci va conduire Voltaire à modifier son sentiment sur les mœurs Arcadiennes. Pour s'expliquer cette réaction, il faut comprendre que notre homme a une sensibilité d'écorché vif quand on s'en prend à ses travaux littéraires. C'est un homme de papier, un homme fait écritoire. L'atteindre dans sa prose ou dans ses vers, c'est le toucher au plus intime. Lui qui, toujours, comprend à peu près tout, pardonne à peu près tout, ne comprend jamais un ennemi littéraire, ne pardonne jamais un antagonisme littéraire. Le talent est le seul talon de cet Achille. A cela, il faut ajouter que Desfontaines était, pour Voltaire, un obligé, qu'il lui devait une large part de sa timide notoriété. Une telle ingratitude blessa très vivement l'auteur de « la Henriade ».

Dès lors, flèches de voler, dards de piquer ; tout fait bon, tout fait bois. Le pauvre Desfontaines devient bouc émissaire, et ses mœurs, trop voyantes sont une cible idéale.

Dans une lettre à Thieriot, du 28 décembre 1735, comparant l'abbé Desfontaines à l'abbé Prévost, notre homme écrit : « On pourrait parier en les lisant que l'un n'a jamais fait que f... de petits garçons et que l'autre est un homme fait pour l'amour. »

Le 3 mars suivant, s'adressant à l'abbé Asselin, il revient à la charge : « J'apprends, dit-il, que l'abbé Desfontaines continue de me déchirer ; c'est un chien poursuivi par le public et qui se retourne tantôt pour lécher et tantôt pour mordre. L'ingratitude est chez lui aussi dominante que le mauvais goût. Ses mœurs et ses livres inspirent également le mépris et la haine. L'exécration générale dans laquelle est ce malheureux ne me laisse pas soupçonner que vous ayez avec lui aucun commerce. »

Le 19 novembre 1736, dans une lettre au marquis d'Argens, nouvelle attaque, assaisonnée de longues explications : « Cet abbé est un ex-jésuite à qui je sauvai la Grève en 1723 et que je tirai de Bicêtre où il était renfermé pour avoir corrompu, ne vous en déplaise, des ramoneurs de cheminée qu'il avait pris pour des amours à cause de leur fer et leur bandeau. Enfin, il me dut la vie et l'honneur ; c'est un fait public, et il est aussi public qu'au sortir de Bicêtre, s'étant retiré chez le président de Bernière où je lui avais procuré un asile, il fit pour remerciement un méchant libelle contre moi. Il vint depuis m'en demander pardon à genoux et pour pénitence il traduisit un Essai sur la poésie épique que j'avais composé en anglais. Je corrigeai toutes les fautes de sa traduction, je souffris qu'on imprimât son ouvrage à la suite de la Henriade. Enfin, pour nouveau prix de mes bontés, il se ligue contre moi avec Rousseau. Voilà mes ennemis. Votre estime et votre amitié sont une réponse bien forte à leurs indignes attaques. »

Les principes, néanmoins, demeurent inentamés. Voltaire est toujours aussi libéral. Je n'en voudrai pour preuve – ou pour indice – que ce curieux passage d'une lettre adressée à Thieriot le 6 décembre 1737. Parlant d'une de ses jeunes protégées, le solitaire de Cirey y dit notamment :

« Dieu me préserve de prétendre gêner la moindre de ses inclinations. Attenter à la liberté de son prochain me paraît un crime contre l'humanité. C'est le péché contre nature. »

Citation que j'aimerais, personnellement, voir rapportée en lettres d'or sur le fronton de tous nos monuments publics.

En 1738, c'est aux théories newtoniennes (si chères au disciple énamouré de Mme du Châtelet) que s'en prend le misérable Desfontaines. Dans une lettre à Maupertuis, le 22 mai, l'hôte de Cirey réagit comme on peut s'y attendre : « Je ne suis, écrit-il, ni surpris ni fâché que l'abbé Desfontaines essaie de donner des ridicules à l'attraction. Un homme aussi entiché du péché antiphysique et qui est d'ailleurs aussi peu physicien, doit toujours pécher contre nature. »

Voltaire, ici, est repris par ses nerfs ; il ne parle plus dans l'absolu, avec la sérénité que nous avons trouvée dans la lettre que je viens de citer. Il réagit. La conjoncture l'a dévoré. Sa réaction relève de la seule anecdote. La différence des tons et des propos, ici, est évidente. Elle nous éclaire d'une manière très typique.

Le 5 juin, à Thieriot, pièce fugitive qui reprend en vers la prose adressée à Maupertuis :

« Pour l'amour antiphysique

Desfontaines flagellé

A, dit-on, fort mal parlé

Du système newtonique.

Il a pris tout à rebours

La vérité la plus pure ;

Et ses erreurs sont toujours

Des péchés contre nature... »

Quelques lignes plus bas, suit une historiette des plus croustillantes, croquée en petits vers légers et pétillants, selon une recette fort voltairienne. Elle nous raconte l'aventure de Bicêtre en termes tels que, ne pouvant les rapporter ici – Arcadie a moins de licence que l'académique N.R.F. gallimardienne – je me bornerai, cousin, s'il vous plait, à vous prier de vous reporter aux pages 1060 et 1061 de cette Pléiade qui, ce soir, me sert de source. Vous y pourrez faire, tout à loisir, votre religion vous-mêmes.

A Thieriot, toujours, le 21 juin, l'auteur de Mérope, revenant à la charge, donne enfin le fond de sa pensée : « Desfontaines, y précise-t-il, n'est pas assez bon écrivain pour racheter ses vices par ses talents et pour donner du prix à son suffrage. »

Le voilà vraiment, le maître-reproche ! Et avec lui, voici toute la blessure ouverte, la plaie vive et vidée ! Se voir quand on est Voltaire, attaqué par un folliculaire à gages, qui n'a pas l'ombre de talent ; et voir, dans l'opinion, celui-là balancé par celui-ci ! Est-ce tolérable ? Alors, que diable, on réagit ! Et, ma foi, une réaction, c'est comme chez Dupont et dans le cochon : tout y est bon...

Mais le pire de tout, le plus impardonnable est que cette ombre de gloriole, ce semblant de fallacieuse notoriété, c'est à Voltaire, précisément, au seul Voltaire, que Desfontaines en a l'obligation entière. Alors, le 10 décembre, écrivant au même Thieriot, notre homme, enfin, vide le fond du sac :

« Vous cherchez, lui dit-il, à ménager un monstre que vous détestez et que vous craigniez. J'ai moins de prudence, je le hais, je le méprise, je ne le crains pas, et je ne perdrai aucune occasion de le punir. Je sais haïr parce que je sais aimer. Sa lâche ingratitude, le plus grand de tous les vices, m'a rendu irréconciliable. »

Et plus un mot sur les mœurs Arcadiennes de Desfontaines. Tout est dit. L'affaire est jugée. Homosexuel ou non (car c'est secondaire), Desfontaines a deux vices dont l'un seulement, pour Voltaire, serait déjà rédhibitoire : 1° Il n'a pas l'ombre de talent ; 2° C'est un monstre d'ingratitude.

Il est bien regrettable, assurément, qu'un Voltaire, sur sa route, ait croisé un Desfontaines. Qui pourtant, n'en rencontre pas, en tout temps, en tout lieu. Il nous le demande ? A vrai dire, ceci n'est que vaine pâture pour troupeaux d'érudits studieux et désœuvrés.

Mais ce que Voltaire, à notre égard, en marge du jeu même de son temps et des circonstances, a cru, a dit, a pensé dans l'absolu, nous le savons, cousins, et cela seul importe : « Attenter à la liberté de son prochain, dit-il, me paraît un crime contre l'humanité. C'est le péché contre nature ». Non pas un péché, mais « le » péché : le seul, l'unique. De même que, contre l'esprit, l'orgueil est le seul péché. Voilà vraiment le seul message qui nous importe ; lui seul vaut au delà du temps, lui seul échappe à la conjoncture qui l'a vu naître. Et ce jugement, à deux siècles de distance, nous réconforte. Sans doute importait-il que 'en parlasse ici. Là-dessus, cousins, bonsoir. Le père, Octave me fait tenir un mot. Ma goutte est prête. Souffrez donc, cousins, qu'allant la goûter, vous abandonne ce soir et vous embrasse,

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°180, décembre 1968

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