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Enquête homosexualité littérature Les Marges 1926

Publié le par Jean-Yves

Le 15 mars 1926, la revue Les Marges publiait les réponses que lui avaient fait parvenir trente-six écrivains à qui les questions suivantes avaient été posées :

 

 

1° Avez-vous remarqué que la préoccupation homosexuelle se soit développée en littérature depuis la guerre ? A quelles causes attribueriez-vous le développement de cette préoccupation ?

Pensez-vous que la présentation, dans le roman, dans la poésie ou au théâtre, de personnages invertis puisse avoir une influence sur les mœurs ? Est-elle nuisible à l'art ?

Si vous croyez qu'on doive combattre cette tendance, par quels moyens ? Si vous croyez qu'on doive la tolérer, pour quelles raisons ?

 

Que pensaient donc de nos congénères les beaux esprits en 1926 ?

 

Encore qu'il soit difficile d'établir des catégories nettement tranchées, les trente-six écrivains consultés peuvent être ainsi catalogués :

 

— Neuf d'entre eux nous sont favorables à des degrés divers ;

— Quatorze nous sont défavorables à des degrés divers ;

— Sept ont fait des réponses très nuancées, dont il est permis de penser que le côté sévère n'avait d'autre but que de compenser, en cette époque de rigorisme, le libéralisme exprimé d'autre part ;

— Six se sont pratiquement dérobés, mais trois d'entre eux conseillent la tolérance.

 

Réponses favorables :

 

Ernest Tisserand : « Ne nous frappons pas : la littérature n'a aucune influence sur les mœurs de la masse. Elle n'a, au surplus, aucune raison de s'interdire la connaissance d'aucun vice, si douloureux qu'il soit. »

 

Thomas Raucat : « Les hommes de lettres ne sont pas plus invertis que la moyenne des autres corps de métier. La littérature homosexuelle ne m'indigne pas ; au contraire, elle m'amuse. D'ailleurs je ne crois nullement que ce mode littéraire puisse influer sur les mœurs. »

 

Michel Puy : « Je ne vois pas pourquoi l'homosexualité serait bannie de la littérature. Si l'on éliminait du roman l'anormal et l'irrationnel, ce serait un genre bien vite épuisé. Au surplus, le meilleur moyen de mettre les jeunes gens en garde contre les dangers de la vie est de leur apprendre à les connaître. »

 

J. H. Rosny ainé : « Je n'ai pas l'impression qu'en matière de littérature homosexuelle la mesure soit comble, comme s'en plaignent certains. D'autre part, je ne vois pas comment cela pourrait nuire à l'art. Enfin, combattre cette tendance serait un vain effort ; pour ceux qui n'aiment pas ça et que cela ennuie, l'indifférence serait le meilleur remède. »

 

Pierre Bonardi : « Chacun fait de sa vie ce qu'il veut en faire. » (Je signale que Pierre Bonardi a écrit Héliogabale en collaboration avec Maurice Duplay, l'auteur d’Adonis bar)

 

Henri Bachelin : « Où est la norme ? Où est la règle ? Il n'y a que le talent qui compte. »

 

Jacques Dyssord : « La femme qui se donne des allures masculines est loin de nous déplaire : n'y aurait-il donc pas chez nous un penchant qui s'ignore ? »

 

Rachilde : « Il n'y a pas d'hommes vertueux : l'occasion fait le larron. Je ne connais pas d'homme vraiment sincère qui ne puisse avouer au moins un essai. » (Je signale que Rachilde est l'auteur de Monsieur Vénus, Madame Adonis, Les hors nature, Les voluptés imprévues, La mort d'Antinoüs, Les vendanges de Sodome et, en collaboration avec André David, Le prisonnier.)

 

Octave Uzanne : « Les mœurs demeurent les mêmes à travers les âges : l'humanité est immuable ; seule l'hypocrisie est plus ou moins perfectionnée. Baudelaire avait raison de dire que la nature n'a mis aucun obstacle formel à l'accomplissement de certains accouplements que l'humanité, aussi bien que l'animalité, ont toujours pratiqués selon les opportunités. Pourquoi donc parler de mœurs contre nature, antiphysiques, anormales ? Là où il y a possibilités physiologiques d'adaptation et des conséquences nulles et aucunement nocives, peut-il y avoir criminalité ou offense aux lois naturelles? C'est question de vie privée, de goûts, d'impulsion (Baudelaire dixit). »

 

Réponses défavorables :

 

Ambroise Vollard : « Je suis catholique et saint Paul a dit « Que ce mot ne soit jamais prononcé parmi nous. »

 

Tristan Derème : « Je ne m'occupe point d'eux : telle est ma loi. »

 

Léon Deffoux : « Cette race doit s'éteindre d'elle-même. »

 

Henri Barbusse : « L'homosexualité est un signe de décadence. »

 

Guy Lavaud : « La mesure est comble. »

 

Henriette Charasson : « Il s'agit d'un vice, d'une tare, d'une corruption qui ne peut que dégoûter. »

 

Henri Pourrat : « L'homosexualité fait penser au soulier dans la soupe. »

 

Lucien Fabre : « Je demeure toujours surpris que l'on tolère, sans dégoût, la littérature et la présence des invertis. »

 

Louis Martin-Chauffier : « C'est le vice le plus odieux, contre nature. La littérature homosexuelle doit périr assez vite, parce qu'elle est ennuyeuse et monotone. »

 

Louis Forest : « Qu'une étroite surveillance des homosexuels soit exercée par la police de l'Etat et par celle des particuliers. »

 

Charles-Henri Hirsch : « L'homosexualité est une dégoûtante aberration, que médecine et législateurs devraient neutraliser : la maison de santé pour les irresponsables, la prison pour les entraîneurs conscients. »

 

Camille Mauclair : « Imaginez-vous ce que sont exactement les pratiques sexuelles entre deux hommes et essayez de ne pas vomir. Le public est indulgent aux ébats lesbiens, parce que deux femmes s'y livrant ne sont pas laides, alors que l'opération analogue pratiquée par deux hommes est grotesque et sale. J'avoue préférer encore la littérature pornographique à celle des homosexuels. »

 

Georges Maurevert : « Le jour où une saine et brave française chassera d'un salon, en lui mettant la main sur la figure, une gousse par trop voyante ou une tapette ostentatrice, les mœurs changeront du coup. »

 

Charles Derennes : « Tout livre où il est question d'homosexualité est par moi immédiatement détruit. Dans la vie, je m'écarte des hommes et des femmes qui se prétendent homosexuels : aucune raison de tolérer les pédérastes et les lesbiennes. Le fouet et le hard-labour ! La ferme aux "petites coquines", la ferme par la bouche, le derrière et la plume ! »

 

Réponses nuancées :

 

Léon Werth : « Ce que je n'aime pas, c'est le genre "tante". Mais je ne méprise pas les pédérastes : je ne juge pas les mœurs qui me sont étrangères ; j'accepte même qu'un écrivain montre les émotions et les sentiments d'un amour homosexuel. »

 

Jean de Gourmont : D'une part : « Il y a une sorte de constante physiologique à tous les âges, il y eut des homosexuels ; mais selon la liberté ou l'hypocrisie des mœurs du moment, ils se sont ou camouflés ou exhibés. En réalité, ils sont d'autant plus libres qu'ils sont physiologiquement irresponsables (question de glandes à sécrétion interne, etc.). » D'autre part : « Les homosexuels s'enorgueillissent de leur aberration sexuelle et s'en décorent comme d'une "rosette" ! Ce qui est inacceptable, c'est que ces diminués, ces aberrés tentent d'établir une morale supérieure sur leur infériorité physiologique. Mais souvent, leur dégoût d'eux-mêmes les pousse au suicide. »

 

Pierre Dominique : D'une part : « Les vrais homosexuels sont ceux qui ont conservé leur bisexualité originelle ; il n'y a point là un amoralisme, mais un état physique qui au surplus n'est même pas du ressort de la thérapeutique. Quant à ceux qui deviennent homosexuels par curiosité, ils ne le demeurent pas ou ne le sont pas exclusivement. Aujourd'hui il y a, en littérature, franchise plus grande, liberté plus grande. » D'autre part : « Les homosexuels font un prosélytisme acharné. En littérature, il y aura de plus en plus de personnages invertis, qui auront une influence sur les mœurs en accélérant le curieux mouvement de retour à la barbarie dont notre civilisation est animée. »

 

François Mauriac : « La littérature homosexuelle ne peut incliner à l'inversion ceux qui n'en ont pas le goût, car ce vice inspire trop d'horreur aux hommes normaux. Ce que saint Paul appelle « des passions d'ignominie », les condamnerons-nous au nom de la Nature ? En réalité, tout est dans la nature, mais la nature étant déchue, tout n'y est pas selon Dieu. Dans notre société païenne, nous n'avons ni à tolérer, ni à condamner les invertis ; nous ne saurions, en ces matières, admettre la compétence d'aucun autre tribunal que la Sainte Inquisition. » (Je rappelle que François Mauriac a écrit Les chemins de la mer, Le jeune homme, Destins, L'agneau.)

 

Joseph Jolinon : D'une part : « Les invertis naturels ou occasionnels (qui ne le fut un jour ?) se rencontrent partout et présentent parfois des cas passionnants, utiles. » D'autre part : « Pour combattre pareille tendance, il suffirait d'en charger les flagellants du curé de Bonbon ou de confier ces clients-là aux bons soins d'un jeune gorille. »

 

Drieu la Rochelle : D'une part : « Le ressort dramatique de toutes leurs confessions masquées, c'est de montrer l'horreur de leur condition sociale de non-conformistes. Tout le mal vient, pour eux comme pour nous, du monotone et mesquin papotage qu'on fait autour de leurs habitudes et qui fait que les meilleurs d'entre eux finissent par perdre la tête. L'homosexualité n'est qu'un des aspects de la vaste difficulté sexuelle qui atteint plus ou moins tous les hommes et toutes les femmes d'aujourd'hui. Il y a des normaux qui sont plus invertis que bien des anormaux. » D'autre part : « Je me plains du mensonge intellectuel, entièrement inutile, qui se perpétue autour de l'expression de leur sensibilité. Certains ont un ridicule grandiose qui vient se superposer à une sournoiserie dégoûtante. »

 

Gérard Bauer : D'une part : « Les homosexuels sont inquiets et susceptibles, ce qui est l'état habituel des persécutés. Depuis des siècles – depuis le catholicisme – le sentiment commun est hostile aux homosexuels et leur a marqué cette hostilité jusqu'à la violence. » D'autre part : « Mais aujourd'hui ils ont pris de l'assurance et le ton d'un prosélytisme audacieux. En littérature, le pédéraste lyrique est menacé promptement d'être ridicule ou odieux ; il le sent et ne s'exprime qu'avec retenue : cette anomalie porte donc en soi sa limite artistique. Nous touchons déjà à la satiété ; dans deux ans il sera impossible d'écrire un roman de tendances homosexuelles sans que le public en soit dégoûté. L'inversion est une névrose qui peut être considérée comme une des caractéristiques de notre époque. »

 

Dérobades :

 

Sur un ton civil et parfois avec humour, La Fouchardière, Edouard Dujardin et Albert Flament s'arrangent de façon à escamoter totalement la question.

 

André Billy, Jean Cassou et Clément Vautel agissent de même, mais en faisant quelques aimables concessions. Le premier reconnaît : « Il convient de laisser les gens écrire ce qui leur plait. » Le deuxième : « Il n'existe pas plus une vérité physique qu'une vérité morale et toute une gamme de sentiments peut être étudiée entre ceux qui marquent nettement l'homme et la femme. » Le troisième enfin : « Ne faisons pas de procès de tendance. »

 

Je précise que presque toutes les réponses se sont référées à Proust et à Gide, ce qui était tout naturel en 1926 ; il s'en suit que le problème, tel qu'il a été entrevu, est aujourd'hui largement dépassé et n'a plus guère qu'un intérêt historique.

 

Je dois signaler également que plusieurs écrivains opposés à l'homosexualité ajoutent ce commentaire, qui me semble tout à fait véridique : « J'aime la femme ; le cas des homosexuels ne m'intéresse donc pas. » Je crois, en effet, que beaucoup d'hommes ont des préjugés sur l'inversion sexuelle, tout simplement parce qu'ils n'ont aucun goût à étudier un problème qui n'est pas le leur.

 

Cet article est extrait de la revue Arcadie n°91/92 (juillet/août 1961) sous le titre : Un intéressant retour en arrière par Raymond Leduc, pp. 412/417

 


Revue Les Marges 1926 – éditions Question de genre/GKC

 

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