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Entre les lignes : Bacchus, Voltaire et saint Clément d'Alexandrie par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

On vous prétend, cousins, peuple volage et inconstant. Peut-être est-ce parfois vrai. J'en ai quelque expérience.

Il n'est, pourtant, que d'aller lire les bons auteurs pour découvrir en Arcadie des exemples de haute fidélité, d'autres Philémon, d'autres Baucis. En voici un exemple et (si j'ose dire) assez piquant au demeurant.

Je l'ai, à l'aventure de mes lectures, trouvé dans un libelle mal connu de Voltaire, qui s'intitule (son titre est dans le goût du temps) : « Examen important de Milord Bolingbroke ou le Tombeau du fanatisme, écrit sur la fin de 1736. »

Les éditeurs (id est : l'auteur), dans un avis préalable, ajoutent que ce livre constitue « le plus éloquent, le plus profond et le plus fort qu'on ait encore écrit contre le fanatisme ».

A vrai dire, je dois avouer qu'en vieillissant ce rude pamphlet n'a rien perdu de sa verdeur, de sa vigueur, bref de son caractère très voltairien.

Son chapitre XXIII est consacré à l'étude fort critique du premier père de l'Église, qui vécut dans la seconde moitié du ne siècle de notre ère et mourut environ l'an 215, saint Clément d'Alexandrie.

Ce polygraphe étrange et distingué usa sa vie dans la vaine tentative de concilier les religions gréco-latines, les cultes orientaux et le jeune christianisme, embrassé par lui-même. Il enseigna fort brillamment pendant une bonne vingtaine d'années dans le « Didaskaleion » d'Alexandrie, c'est-à-dire (mutatis mutandis) dans la Sorbonne de sa ville ; et ses cours qui étaient, comme nous dirions maintenant, « assez dans le vent », rassemblèrent tout ce qu'il y avait d'intellectuels dans cette cité si subtilement intelligente. Clément s'y employa d'une façon fort fougueuse à convertir les rhéteurs de son temps, les philosophes, les éphèbes riches, les femmes de condition, bref le snobisme et l'intelligentsia de son milieu.

C'est de l'un de ses ouvrages les plus fameux, le Protreptique ou Exhortation, que Voltaire va faire le commentaire ci-après. Dans ce travail, l'auteur commente, notamment, passe en revue les dieux païens, ceux de l'ancienne religion grecque, ceux des Egyptiens, et, reprenant, ainsi que les autres apologistes chrétiens, le concept exprimé pour la première fois par Evhémère de Messine, il s'attache à démontrer que les dieux ne sont que des hommes divinisés. Idée fort voltairienne avant la lettre...

Et maintenant, écoutons, s'il vous plaît, le père de Candide. C'est trop parlé déjà (Pléiade, Voltaire, Mélanges, p. 1075).

« Le plus singulier miracle de toute l'antiquité païenne, que rapporte Clément d'Alexandrie dans son Exhortation, c'est celui de Bacchus aux enfers. Bacchus ne savait pas le chemin ; un nommé Prosymnus, que Pausanias et Hygin appellent autrement, s'offrit à le lui enseigner, à condition qu'à son retour Bacchus (qui était joli) le payerait en faveurs et qu'il souffrirait de lui ce que Jupiter fit à Ganymède, et Apollon à Hyacinthe. Bacchus accepta le marché, il alla aux enfers ; mais à son retour il trouva Prosymnus mort ; il ne voulut pas manquer à sa promesse et, rencontrant un figuier auprès du tombeau de Prosymnus, il tailla une branche bien proprement en priape, il se renfonça, au nom de son bienfaiteur, dans la partie destinée à remplir sa promesse, et n'eut rien à se reprocher. »

Bel exemple, n'est-il pas vrai, mes chers cousins ? de fidélité à la fois jurée, qui fait honneur à notre confrérie. Et que nul de vous ne me vienne conter qu'une telle ombre d'exécution est inférieure, sous l'aspect du plaisir, aux passions proprement charnelles. Seul compte le désir... Avant de vous quitter, laissez-moi comparer cette anecdote à celle-ci qui concerne, en leurs rapports brûlants, l'austère. Vigny et la troublante Marie Dorval, notre cousine des rives lesbiennes. Anatole France, dans une étude publiée en 1.868 (son tout premier travail) nota (Œuvres complètes, Cercle du Bibliophile, in Œuvres de Jeunesse, p. 75, n°1) :

« Il l'aima avec une ardeur, un emportement, une frénésie qu'on ne découvre pas tout de suite parce qu'ils ont leur origine dans le fond caché de la nature humaine. Il y a une dizaine d'années, peu après la mort de M. Chéramy, on me montra, parmi les papiers de curieux très avertis, une lettre adressée par Alfred de Vigny à Marie Dorval, au temps de leurs amours. Cette lettre n'avait que trois ou quatre lignes, dont je n'ai retenu que le sens, et elle était abondamment tachée. Le poète y fait l'aveu et y envoie la preuve honteuse que, cédant aux tortures du désir, il a frustré son amie de ce qui lui était dû... »

Qu'en termes élégants... ! France de jeunesse, mais France déjà !

N'importe, au demeurant. La preuve est deux fois faite que le désir passe tout ; et si la proie n'y vient, c'est à l'ombre qu'il va. L'image de Prosymnus, le souvenir de Marie suffisent pour que l'esprit éveille la chair et l'aiguillonne, au point d'en exprimer toute la sève nourricière. Je préfère, certes, les vraies proies aux ombres, même charmantes. Mais, comme le dit une vieille chanson chère aux carabins et aux troupiers, « au plaisir, tout est bon », aux plaisirs des dieux comme à ceux des hommes. Il est beau, tout compte fait, que, par fidélité, la mémoire de l'amour triomphe du temps, de l'absence, de la mort même, fût-ce au prix d'illusions touchantes.

Là-dessus permettez-moi d'aller, à ma façon, sacrifier à Bacchus en caressant le galbe aimable d'une belle coupe. (Notez, cousins, que je n'ai pas dit « croupe ».)

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°225, Jacques Fréville, septembre 1972

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