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Entre les lignes : un béotien et deux curés par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans mon village, en Béotie, j'ai un curé que j'aime beaucoup. C'est un bon vieux curé de derrière les fagots, cultivé, indulgent, qui porte la soutane, dit la messe en latin et qui, jadis, a enseigné les collégiens d'une ville proche – précieuse école pour un observateur de qualité – bref, un curé comme on n'en fait plus guère. Il s'appelle Barbeloup, chanoine de son état.

 

Son vicaire, le pétulant abbé Rigord, porte le pull-over à col roulé, parle argot, boit dans les bistrots, tape sur le ventre de ses paroissiens, sur les fesses de ses paroissiennes, bine la betterave, milite dans les milieux syndicalistes, ne croit apparemment à Dieu ni Diable, et produit à tous vents quelques idées toutes faites sur un peu tout, et notamment sur vous et moi, cousins, qui pratiquons Platon dans son contexte.

 

Mon jardin voisine celui du presbytère. Il en résulte que, parfois, le soir, sur le serein, nous échangeons quelques légers propos en échenillant nos arbres mitoyens, ou en tondant nos haies communes.

 

L'an dernier, par un doux crépuscule de septembre – à moins que ce fût en août – alors que, pour me préparer à d'ardentes joutes nocturnes, je caressais d'une main complice la croupe d'un ami de prédilection, dont le galbe a le don de m'exciter, je vis surgir sous mes yeux étonnés, bavant, criant, et, sécateur au poing, s'agitant à la façon d'un lunatique, M. l'abbé Rigord, nouveau Savonarole.

 

— Cochon ! hurlait-il. N'as-tu pas de honte ?


— Pas l'ombre, dis-je bien poliment. J'aime ce garçon. Il m'aime. Et nous aimons l'amour. Dieu nous a fait ainsi. Répondons à ses vues.


— N'as-tu pas lu, cochon, ce que dit la Genèse, au chapitre XIX, sur les anges de Sodome ?

 

A ce moment précis, la joue en fleur, l'œil tout pétillant des derniers rayons du soleil mourant, le chanoine Barbeloup s'approcha en riant.

 

— Vous n'êtes qu'un sot, Rigord, lui lança-t-il. Et c'est à croire que vous n'avez point lu la Bible...


— Alors là, père curé, alors là..., dit Rigord.

 

Et il se tut, stupide, les deux poings sur les hanches, faisant – comme disait Sorel dans Francion – « le pot à deux anses », la bouche ouverte.

 

Il en fallait plus pour mettre à quia le curé Barbeloup, homme de ressources. Il sourit, l'œil plissé ; puis, très doucement :

 

— Si les Sodomites ont été châtiés, c'est simplement, expliqua-t-il, parce qu'ils ont manqué aux lois de l'hospitalité. Lisez le texte. Il est formel. Lot ne demandait rien autre chose que le respect de cette obligation sacrée aux sémites : « Je vous en prie, mes frères, disait-il à ses compatriotes, que seulement vous ne fassiez rien à ces hommes, puisqu'ils ont pénétré dans l'ombre de mon toit ! » (Genèse, XIX, 8.) Et si les Sodomites furent condamnés, ça été simplement parce qu'ils refusaient de respecter la liberté des invités de Lot. Mais, dans votre cas...

 

Cordial, le bon curé me regardait.

 

— Je ne sache pas que vous cherchiez à imposer à l'hôte...


— Oh ! pas du tout s'écria mon ami. C'est moi qui ai hâte de...


— Fort bien, fort bien. N'insistez pas.

 

Rigord ne voulait pas se tenir pour battu.

 

— La Bible, enchaîna-t-il, est bourrée d'interdits contre ce vice atroce. Rappelez-vous, père curé, le Lévitique, chapitre XVIII, verset 22 : « Avec un mâle tu ne coucheras pas comme on couche avec une femme. C'est une abomination. »


— Soit, répondit le bon chanoine. Mais cette parole se trouve entremêlée dans un salmigondis d'interdictions variées, dont le moins qu'on puisse dire est qu'un grand nombre sont... mettons... désuètes ! N'est-il pas écrit, chapitre XIX : « Vous ne tondrez pas en rond le bord de votre tête, et tu ne supprimeras pas le bord de ta barbe ? » Vous êtes, l'abbé, coiffé, taillé, précisément de la manière, qu'a interdite le Lévitique.


— Cela n'est pas sérieux, reprit Rigord. Vous me citez le chapitre XIX. Laissez-moi citer le chapitre XX : « L'homme qui couche avec un mâle comme on couche avec une femme, tous deux ont fait une abomination... »


— Bien sûr, bien sûr ! Mais vous trouvez ces commandements par des raisons... comment vous dire ?... d'eugénisme, de politique démographique et nataliste. Il s'agissait alors, pour un peuple petit, de protéger la race, de la répandre. On s'attaquait, de reste, aussi bien à l'inceste, et pour les mêmes raisons. Voyez, chapitre XX : « L'homme qui couche avec sa tante, il a découvert la nudité de son oncle ; ils encourent leur péché, ils mourront sans enfants. » Ce qui veut dire que les enfants de cet inceste ne seront pas viables. Et n'y cherchez, surtout pas, de double entente. Un bon Israélite, aux temps bibliques, ne devait pas se marier en famille, crainte qu'en naquissent des fruits dégénérés. Dieu est fort loin de ces préceptes fort humains, et... comment dites-vous, l'abbé, dans votre jargon à la mode ?... Conjoncturels... C'est ça : conjoncturels... Mais revenons plutôt à l'hospitalité, clef du problème. Voyez encore, au Lévitique (XIX, 33), cette loi vraiment divine : « Quand un hôte séjournera chez toi, dans votre pays, vous ne le molesterez pas : comme un indigène d'entre nous sera pour vous l'hôte qui séjourne chez vous, et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été des hôtes au pays d'Egypte. Je suis Yaveh, votre Dieu ! » Voilà comme parlait le Dieu d'Israël ; et c'est vivement ignorer sa parole que préférer de ridicules tabous de circonstances à cette grande loi du respect dû à l'hospitalité qui faisait le fondement des sociétés sémites.


— Mais, rabâcha l'abbé, tous les vices de la chair...


— Les vices de la chair, dit le bon curé, sont comme poussière aux prix de ce précepte. Rappelez-vous encore Josué, chapitre VI, versets 15 et suivants. Quand les murailles de Jéricho tombent au septième son des trompettes sacrées, une seule femme est sauvée : Rahab, la prostituée. Pourquoi ? Par la raison qu'elle a caché les messagers de Dieu. « Croyez-moi. Si les Sodomites, au lieu de s'acharner à efforcer à toute outrance les visiteurs célestes, leur avaient poliment demandé les grâces de la courtoisie charnelle, de deux choses l'une : ou – comme il est probable – essuyant un refus, ils se fussent contentés de faire l'amour avec des jeunes gens plus accueillants ; ou même – qui sait ? – ils eussent peut-être, d'aventure, pu, par prières, obtenir ce qu'ils n'ont pu avoir par menaces. Dans tous les cas, ils n'auraient pas été brûlés ; car ils n'auraient pas manqué à l'hospitalité ; ce qui eût épargné aux pauvres hommes des siècles suivants bien des contre-sens, bien des contretemps, bien des bûchers... »

 

Les oiseaux, dans un poirier haut, chantaient gaiement.

 

L'arche brisée d'un arc-en-ciel mort-né irisait l'horizon de nuances tendres ; et, caressant doucement l'ami qui m'attendait, tout chaud, déjà, des plaisirs proches, il m'était bon de m'attarder à écouter ce prêtre intelligent qui, sans nous l'oser dire, bénissait en secret le commerce de nos cœurs.

 

L'abbé Rigord, encore un coup, contre-attaqua.

 

— Quoi, père ! s'insurgeait-il. Oseriez-vous nous dire que Dieu, jamais, n'a condamné en propres termes... ?


— Pas que je sache, dit M. Barbeloup. Lisez les règles du Deutéronome. Vous y trouvez prescrits le respect du sabbat ; l'interdiction d'adorer les idoles, celles de voler, de tuer, d'être adultère, l'obligation formelle d'honorer père et mère. Mais, de sodomie, pas l'ombre de mot. Et Yahvé, pourtant, édicta ces lois solennellement, une fois pour toutes, sur la montagne, au sein du feu, dans le buisson ardent, sous la nuée des brumes, à voix très haute. Or, dit l'Ecriture, « il n'ajouta rien » (Deutéronome, V, 22). N'était-ce pas, cher ami, le lieu et l'heure, s'il l'eût voulu faire, de s'en bien ouvrir ?

 

Rigord, une fois encore, essaya de sévir.

 

— Mais, la prostitution... commença-t-il.


— Pour la prostitution, murmura M. Barbeloup, je suis d'accord. Elle est condamnée. Soit. Mais encore ? Notez, mon frère, que Dieu ne distingue pas. Il promulgue, en ce même Deutéronome, chapitre XXIII, verset 18, une loi unique : « Il ne faut pas de prostituée sacrée chez les filles d'Israël, ni de prostitué sacré parmi ses fils. » Notez, mon frère, qu'il commence par les dames. Et c'est la prostitution, fût-elle sacrée, qu'il condamnait en bloc. Rien autre chose.


— Mais, risqua encore M. Rigord, si une femme avisée avait su honorer de ses faveurs dernières tous les hommes de Sodome, et que ceux-ci s'y fussent tenus, ne pensez-vous pas, père, que le feu du ciel ne fût pas tombé sur cette ville maudite ? Et ne vaut-il pas mieux, par conséquent, choisir une femme que de choisir... ?

 

Le père curé coupa l'abbé dans son élan.

 

— Lot l'a tenté. Il a échoué. Nous le savons. Mais rappelez-vous, frère, au livre des Juges, chapitre XIX, l'étrange aventure arrivée au pèlerin qui, se rendant de Bethléem à Jérusalem, chercha refuge dans le village de Guibéah. Des « vauriens » prétendirent, forçant la porte de son hôte, le connaître en un sens fort proprement biblique. L'hôte fit alors sortir sa fille ; et les vauriens, faute de connaître l'homme qu'il hébergeait, connurent la fille. Ils la pratiquèrent toute la nuit. Au lendemain matin, le papa dépeça cette fille obéissante en douze parties qu'il expédia – aux fins que nul s'en ignorât – vers chacune des douze tribus d'Israël.


— Pourquoi ? demandai-je.

 

Mon curé sourit.

 

— Les voies de Dieu, dit-il, nous sont impénétrables...

 

Impatient, le vicaire lâcha un nouveau « mais ». C'était par trop passer la dose permise. Notre chanoine, d'un geste, le fit taire.

 

— Permettez-moi, mes chers voisins, dit-il pour nous, de vous citer en vous quittant l'un des versets d'un des plus beaux poèmes bibliques. Il figure au deuxième livre de Samuel, chapitre premier, verset 26. Il a été consacré par David à la mémoire de son ami Jonathan, fils de Saül, dès la nouvelle de sa mort. « Je suis en détresse à cause de toi, mon frère Jonathan ! Tu n'étais très cher, ton amour était pour moi plus merveilleux que l'amour des femmes... »

 

Ayant ainsi parlé, notre voisin le curé Barbeloup cueilla une fleur, en respira l'odeur, et, s'éloignant :

 

— plus merveilleux, répéta-t-il.

 

Déjà, il atteignait le seuil du presbytère. Un dernier coup encore, il se tourna vers nous et, regardant l'ami dressé à mon côté :

 

— Prostitué, non ? demanda-t-il d'une bouche blagueuse. Mon ami, étonné, eut un geste offensé.


— Parfait, parfait. Libre de consentement ? Aucune violence, nul manque à l'hospitalité, comme à Sodome ?

 

Je souris. L'ami souriait. Et, d'un seul cri :

 

— Pour sûr que non ! Bien au contraire !


— Alors, messieurs, nous dit le bon curé, suivez les voies de Dieu, qui sont mal pénétrables.

 

Et, lentement, dans la nuit tombante, il nous bénit du signe de la croix.

 

Arcadie n°239, Jacques Fréville, novembre 1973

 

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