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Leçons de sagesse : Excursion mythologique par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Chers cousins d'Arcadie,

 

Il y a déjà quelques années, j'aimais à répéter, à clamer mon indifférence pour la gastronomie, l'œnophilie ; je dévorais alors n'importe quoi d'une dent égale, et j'aimais qu'on le connût : œnophilie, gastronomie, disais-je : vices de vieillards... C'est par la même raison, dans le même esprit, suivant la même démarche que je méprisais alors très cordialement les bibliophiles. Que m'importait le contenant de mes lectures ? Seul, le contenu valait qu'on le dégustât ; et je ne m'en faisais pas faute. Vorace des nourritures terrestres, j'avais alors pour celles de l'esprit (qu'une candide confusion me faisait assimiler aux productions de la plume), une véritable boulimie.

 

Là-dessus le temps a fait son œuvre, hélas ! Dois-je dire hélas, de reste ? Je n'en suis pas certain. Avec des goûts renouvelés, j'aborde allègrement ma trentaine : le monde, pour moi, se renouvelle ; ses fastes, ses charmes se décantent, se nuancent, et peut-être bien est-ce tant mieux. De cela, je viens de faire une petite expérience aujourd'hui. Voici comme.

 

J'avais souscrit naguère, un peu machinalement, à l'édition offerte par le « Club du Livre » d'une grande Mythologie sur papier noble, dans la version de M. Mario Meunier, illustrée par Edy Legrand. Quand je dis machinalement, j'écris à la légère : je devrais dire plutôt passionnément. Seulement, entendons-nous : de passion, pour ce livre, à peine en eussé-je une once, dans ce temps-là ; je le jugeai sur quatre épreuves approximatives : c'est pour le représentant que je pris alors flamme, un représentant qui aurait pu (mais où, diable, les prenez-vous, chers éditeurs, ces éphèbes aux familiarités captieuses ?) oui, je l'avoue, qui aurait pu me faire souscrire à un voyage lunaire, martien, voire (qui pis, certes, eût été) à l'édition complète des œuvres de l'illustre Jouhandeau.

 

Or, la voici maintenant qui m'arrive, cette Mythologie, alors que, de cette négociation bâclée sous l'envoûtement, ne remontait parfois aux frontières de ma mémoire, de plus en plus trouble et troublant, que le souvenir dans un éclair d'une large poitrine brunie, hâlée, dans l'éclatement rayonnant d'une échancrure de chemise (l'été laissait de ces libertés, fût-on l'ambassadeur d'une Maison vénérable), et du moulage étroit d'un blue-jeans agressif.

 

Faute de mieux donc, j'ai feuilleté en rêvant ce très beau livre fourmillant d'images aimablement hellénistiques, avec ces délices de solitaire que chantèrent bien feu France et feu Barthou.

 

Ma foi, mes cousins, je n'ai pas perdu mon temps, et, si vous faites comme moi, vous y trouverez mille agréments.

 

Pour l'instant, je n'ai pas encore achevé le premier volume de ce maître-ouvrage qui en comporte deux ; aussi n'est-ce, à la volée, que d'humbles glanes de tâcheron de la critique, de moissonneur attardé sur l'aire au crépuscule, que je viens de ramasser pour vous, débonnairement, sans me hâter trop.

 

Le style de ces récits, harmonieusement unis en un faisceau succulent, comme doré, le style dis-je est clair, sec, alerte, crépitant, avec une pointe d'humour et un zeste de nostalgie bref, c'est celui du regretté Mario Meunier.

 

Permettez-moi de vous en donner deux exemples, avant de conclure mes bavardages.

 

Dans le chapitre consacré à Zeus :

 

« Zeus, pourtant, en tant que créateur de tout ce qui est beau, n'aimait pas seulement que la beauté des femmes. Il lui fut donné de découvrir un jour un adolescent d'un attrait merveilleux. Pour garder toujours auprès de lui celui qu'il estimait le plus beau des mortels, il résolut de l'enlever de la terre et d'en faire dans l'Olympe son gracieux échanson. Or, un soir que Ganymède, encore jeune berger, tout en gardant son troupeau sur les pentes herbeuses du mont Ida, était assis sur un rocher et jouait de la flûte, Zeus, transformé en aigle de grand vol, s'abattit soudain derrière lui. Il agrippa ses serres, rendues inoffensives, aux flancs du jouvenceau, piqua son bec en ses cheveux, déploya ses ailes vigoureuses, et enleva ce bel adolescent. Ganymède, dès lors, devint un habitant du ciel. Au lieu de fromage et de lait, il se nourrit, comme les Dieux, de nectar et d'ambroisie, et il obtint ainsi, pour charmer le regard heureux des Immortels, le privilège d'une éternelle jeunesse. »

 

L'histoire est fameuse, bien sûr ; et les ornemanistes même de la Madeleine de Vézelay la connaissaient, qui en tirèrent le motif d'une corbeille de chapiteau pour le vaisseau majeur de la basilique – à la grande ire de saint Bernard qui, dans une épître bouillante, fulmina contre ces représentations sacrilèges de scènes païennes et de monstruosités « contre nature » dans un asile sacré, ad, sans doute « majorem Dei gloriam » et, plus heureusement, sans le moindre effet.

 

N'importe, au vrai, que l'histoire soit célèbre : ne trouvez-vous pas, mes cousins, un plaisir nouveau dans cette résurrection du mythe grec par la plume alerte et toujours, et à jamais vivante, de l'incomparable helléniste qu'était Mario Meunier ?

 

Pour ma part, j'y suis sensible. Et je veux encore, avant de vous quitter un temps (le temps d'un numéro de cette revue, de quelque jardinage pour votre serviteur, et pour vous, cousins, de quelque vacance), oui, je veux, s'il vous plaît, vous rapporter la version que donne le même auteur, dans le même ouvrage, des amours d'Apollon et d'Hyacinthe :

 

« Fils du roi Amyclos, Hyacinthe était un jeune garçon d'une beauté merveilleuse. Apollon s'en éprit et sut s'en faire aimer. Souvent, sur les bords fleuris de l'Eurotas, ils allaient ensemble s'exercer au lancement du disque. Or, un jour que, suivant leur habitude, ils s'essayaient à ce rude combat, le destin voulut que le disque lancé par Apollon vînt s'abattre sur la tête du malheureux enfant. Le sang jaillit en abondance, et Hyacinthe, mortellement atteint, s'affaissa sur le sol comme une tige morte. Le Dieu pâlit sous ce coup foudroyant. Se jetant à terre, il prit sur son bras gauche cette tête fléchissante, étancha le sang de la blessure et sur elle appliqua, en tant que Dieu de la médecine, des plantes salutaires. Mais l'art est sans vertu quand la blessure est sans remède. Hyacinthe n'était plus. Eperdu de douleur, le jeune Dieu de l'été s'écria : "Tu meurs, ô enfant bien-aimé, et la riante jeunesse a été moissonnée par ma main ! Puisque je ne puis t'accompagner dans la mort, je veux du moins te rendre immortel comme moi." Changé en fleur, tu revivras, tu renaîtras, et refleuriras chaque fois que le printemps détrônera l'hiver. A ces mots d'Apollon, du sang d'Hyacinthe répandu sur le sol s'éleva une fleur qui conserva son nom. »

 

Ce beau récit, si sobre et dépouillé (mais, cousins, encore un coup, tout le livre vaut une lecture), ce récit m'a rappelé un poème consacré par Rémy Belleau, l'un des sept de la Pléiade, à ce drame mythologique et arcadien. J'y reviendrai, seulement, il se fait tard ; la pluie vient de s'arrêter de tomber sur mon jardin baigné de brume et je veux profiter du reste de demi-jour pour rouler, et si possible tondre mon gazon. la Béotie a ses rites ; il importe que j'y sacrifie.

 

Donc, mes cousins, bien le bonsoir, et à la prochaine livraison.

 

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

 

Arcadie n°93, septembre 1961

 

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