Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Florilège par Christian Gury

Publié le par Jean-Yves

« C'est ainsi qu'un jour de mi-carême, (...) nous piquâmes droit, Mandonnet et moi, vers une boutique de la rue de Bourgogne. (...) Une dame aux cheveux gris nous reçut (...) Elle m'avait voué au travesti : ce fut sous son regard attentif, attendri, que pour la première fois le rasoir effaça l'ombre de ma moustache naissante. Le fard rosit mes joues, le khôl assombrit mes paupières, une mouche assassine paracheva ma beauté. Quand nous sortîmes au soleil de la rue, j'étais marquise et Mandonnet marquis.

Peut-être en ai-je déjà trop dit. Si c'est trop, me voici contraint à en dire un peu davantage. J'avais seize ans, seize ans et demi. C'est un âge où la chaleur du sang prodigue à l'innocence ses poussées les plus insidieuses et ses pointes les plus brûlantes. Ni Watteau, hélas, ni Verlaine ne vinrent sublimer ce jour-là le terre-à-terre de mes découvertes, leur affligeante et dérisoire vulgarité : ni la stupeur des militaires acharnés à me poursuivre lorsque, les ayant entraînés vers un édicule écarté, je pris rang et, debout comme eux, j'arrosai l'ardoise municipale avec un naturel qui ne pouvait plus les leurrer ; ni ma propre stupeur, le soir venu, lorsqu'un grand bourgeois de la ville, de moi connu, en plein café, en pleine lumière, fit glisser sous mes yeux, l'un contre l'autre, deux louis d'or. Je mentirais par omission si je n'avouais l'obscur plaisir qui se mêla, tout ce jour-là, à mes refus ou à mes dégoûts. »

Maurice GENEVOIX, Trente mille jours

 

« — Qu'appelez-vous des pratiques antinaturelles ?... interrogea sur un ton dont l'ironie s'aggravait d'une intention polissonne, un peu lourde, la baronne Gogsthein, qui se plaisait aux situations scabreuses.

Mais, sur un regard de Kimberly, Lucien Sartorys s'était tu... Ce fut Maurice Fernancourt qui, se penchant sur la baronne, dit gravement :

— Cela dépend de quel côté Sartorys place la nature...

Toutes les figures s'éclairèrent d'une gaieté nouvelle. Enhardie par ce succès, Mme Charrigaud, interpellant directement Sartorys qui protestait avec des gestes charmants, s'écria d'une voix forte :

— Alors, c'est vrai ?... Vous en êtes donc ?

Ces paroles firent l'effet d'une douche glacée. La comtesse Fergus agita vivement son éventail... »

Octave MIRBEAU, Le journal d'une femme de chambre

 

« A un geste du capitaine, tout l'équipage reflua sur l'avant, et il resta seul à contempler son prisonnier.

Atar-Gull, de son côté, ne le quittait pas du regard, et tenait arrêté sur lui un coup d'œil fixe et intuitif.

Entre ces deux hommes, il existait je ne sais quelle affinité cachée, quels secrets rapports, quelle bizarre sympathie, naissant de leur conformation physique ; involontairement, ils s'admiraient tous deux, car tous deux avaient, prototypée dans tous leurs traits, cette apparence de vigueur, de force et de caractère indomptable qui est l'idéal de la beauté chez les sauvages.

Ces deux hommes devaient s'aimer ou se haïr ; s'aimer, non de cette amitié timide et menteuse que nous connaissons dans nos brillants hôtels, que l'on éprouve par un peu d'or, qui s'effraye d'un mot, d'un adultère ou d'un soufflet, mais de cette amitié large et puissante qui donne coup pour coup, du sang pour du sang, qui se montre au milieu du meurtre et du carnage quand le canon tonne et que la mer mugit, et qui veut qu'on s'embrasse les lèvres noires de poudre et les bras rougis... et puis... si Pylade est blessé à mort, un énergique adieu, un bon coup de poignard pour terminer une lente agonie, un serment d'atroce vengeance que l'on tient, peut-être une larme, et Oreste est en paix avec lui-même.

Voilà comme Brulart et Atar-Gull devaient s'aimer, s'aimer ainsi ou se haïr à la mort, car tout devait être extrême chez ces deux hommes.

Ils se haïrent... »

Eugène SUE, Atar-Gull

 

« Je fus éveillé dans la nuit par mon voisin de dortoir... A. s'était glissé près de moi, nu, tandis que je dormais, et il entreprenait de me dépouiller de mon pyjama. J'ouvris les yeux. Son visage inexpressif d'oiseau mangé par des yeux clairs, froids et perçants restait inhabité, aussi vacant qu'à l'ordinaire, mais dans la pénombre, en m'écartant de lui brusquement, je découvris son long corps plat, bien entraîné, musclé, un superbe instrument à cordes enveloppé de soie sauvage. La dure douceur m'en confondit, et qu'un torse de tout jeune homme, un ventre plat à peine tendu d'abdominaux invisibles, pût exprimer plus d'âme que le visage posé par mégarde à son sommet. Nous restâmes un instant suspendus, effrayés, souffles retenus, deux jeunes bêtes rôdeuses d'espèces différentes qui se sont rencontrées au détour d'un layon, puis nous nous serrâmes violemment, et il n'y eut plus de prédateur ni de proie, mais le même vertige au ralenti, et la reconnaissance réciproque. Nous n'avons pas prononcé cette nuit-là un seul mot... Je n'ai revu A. que vingt-cinq ans plus tard, en allant demander un délai au contrôleur des Contributions Directes. Il était chauve, alourdi, toujours sportif, du moins dans la lecture quotidienne de "l'Équipe", marié et père de quatre enfants. Je ne sais pas s'il se souvint de notre nuit furtive et indifférenciée. Mais ce qui était arrivé, c'était à d'autres. »

Claude ROY, Moi je

 

« Un jour, se promenant du côté du ruisseau de la Masse, avec sa petite chienne, la Lisette, la Crapotte tomba en arrêt devant notre groupe jouant aux "chiens collés". Ce jeu était à notre mesure : il ne comportait pas d'accessoires et occupait trois partenaires. Le Jean-Marie et moi, unis par les pans de nos tabliers attachés ensemble à grand renfort de ficelle, nous reconstituions à la perfection les difficultés de deux malheureux toutous, tels que nous les avions vus accouplés pour des raisons que nous ne comprenions assurément pas. Le Sugère intervenait dans la partie en donnant de grands coups de bâton sur la zone de jonction cependant que notre duo, les yeux levés au ciel, poussait des hurlements de détresse fort bien imités.

La Crapotte, qui nous observait à quelque distance, trouva d'une rare indécence ce jeu que nous avions organisé sans une ombre de perversité. Responsable d'une éducation qu'elle payait de ses deniers, elle ne pouvait supporter un tel spectacle. Elle tomba sur nous à coups de parapluie en vociférant des injures. Le Sugère en profita pour prendre le large.

— Petits voyous ! Petites ordures ! glapissait la vieille, accompagnant ses paroles de bourrades furieuses. J'ai donné des mille et des mille pour vous faire élever dans la crainte de Dieu. Qui donc vous apprend des saletés pareilles ? Je vais vous battre jusqu'à ce que je le sache ! Oh ! les misérables ! »

Antoine SYLVÈRE, Toinou

 

« Marcelle et ma mère s'étaient connues au couvent. Mais ma mère, plus âgée de quelques années, était trop sage et trop mesurée pour devenir la compagne assidue de Marcelle, qui mettait dans ses amitiés une ardeur extraordinaire et une sorte de folie. La jeune pensionnaire qui inspira à Marcelle les sentiments les plus extravagants était la fille d'un négociant, une grosse personne calme, moqueuse et bornée. Marcelle ne la quittait pas des yeux, fondait en larmes pour un mot, pour un geste de son amie, l'accablait de serments, lui faisait toutes les heures des scènes de jalousie, et lui écrivait à l'étude des lettres de vingt pages, tant qu'enfin la grosse fille, impatientée, déclara qu'il y en avait assez et qu'elle voulait être tranquille. »

Anatole FRANCE, Le livre de mon ami


« Vous mentez, Alphonse, n'insistez pas... Voyons, mais dans n'importe quel autobus, tous les hommes (et des hommes libres pour qui la femelle est accessible) n'ont d'yeux, exorbités, hypnotisés, que pour les miches ou la braguette du contrôleur, selon leurs tendances passives ou actives. Est-ce contestable ? »

Alphonse BOUDARD, La Cerise

 

« On invite encore tout le monde, sauf moi. Un soir, un type de dix-huit ans m'invite à manger une glace. Ça fait deux mois que je m'en tiens à la grillade-salade. Mais ce coup-ci, c'est moi qu'on invite. Glace fraise-vanille, je m'en souviens encore. Et du type aussi. Le plus important pour moi. Dans le genre qui est devenu, bien après une carrière de cavaleur, pédé dans une boîte unisexe. »

Sylvie CASIER, Les chênes verts

 

« Nos homosexuels ont des âmes de dames patronnesses... Aux lourdes stratégies du désir je substituerais le flirt, le lesbianisme étourdi, la pédérastie fragile, l'effleurement chuchoté, le liséré du cœur, les ballets roses et bleus, l'attouchement chattemite, le friselis de la fesse, les frivolités du fleuret, le guiliguili moucheté. »

Patrick GRAINVILLE, Je rêve à un monde léger, chronique, Le Monde-Dimanche, 26 octobre 1980

 

« Pitié aussi, l'autre jour, de cette lesbienne, et son attifement masculin aggravait sa femelle misère. 0 sa nuque rasée, petite nuque faible d'oiseau déplumé, pauvre nuque d'inaptitude à combattre. J'étais elle et j'avais pitié, tendresse et pitié de sa lamentable singularité soudain devenue mienne. »

Albert COHEN, Carnets

 

« — Ils ont peut-être couché ensemble, cela est bien possible. Vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes qui n'ont jamais couché avec un autre homme ?

— Il me semble...

— Tsiss... tsiss... tsiss... vous n'allez pas me faire croire que cela ne vous est jamais arrivé ?

— Non, vraiment, je vous l'assure.

— Vous avez bien été tenté ?

— Non.

— Alors vous êtes vraiment bizarre... Où en étais-je, déjà ? »

Jean-Marie ROUART, Le Mythomane

 

« Elle se demande si Frédéric est homosexuel; le terme lui semble pauvrement clinique. Elle regarde son genou, posé très loin d'elle et déformé par la perspective. Alors qu'elle réfléchit à la façon un peu exhibitionniste qu'a souvent eue Frédéric de lui confier ses sentiments pour Julien, une certitude souveraine explose doucement en elle et l'éclaire au point qu'elle ferme les yeux avec un sourire de béatitude : « J'ai enfin compris : c'est un être qu'on aime, qu'il soit fille ou garçon, ça n'a aucune importance. »

Sophie KEPÈS, Des enfants sensibles

 

« Malheur du jeune homme d'aujourd'hui : mon amant et ma maîtresse ne veulent pas coucher ensemble. »

Jean CHALON, L'avenir est à ceux qui s'aiment

 

Arcadie n°330, Christian Gury, juin 1981

Commenter cet article