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Fred et moi, John Donovan

Publié le par Jean-Yves

Depuis que ses parents sont séparés, Davy Ross – le narrateur de sa propre histoire – vit à Boston, chez sa grand-mère adorée. A sa mort, il doit rejoindre, contre son gré, sa mère à New York qui vit dans un tout petit appartement.

 

« J'emmène Fred en promenade au cimetière presque chaque jour maintenant. Je me sens même un peu coupable les jours où nous n'y allons pas et le lendemain je dis à grand-mère que je suis désolé de n'être pas venu la veille. Je lui raconte tout ce que j'ai fait pendant la journée et lui parle de mon prochain départ pour New York. Je crois que je pleure souvent, aussi. Je ne veux pas la quitter. Il fait froid maintenant. Sous la terre aussi il doit faire froid et lorsque plus personne ne vient vous voir ni vous parler, il doit faire encore plus froid. Tu m'entends, grand-mère ? Quand je ne viendrai plus te voir, tu sauras bien que ça ne veut pas dire que je ne t'aime plus, n'est-ce pas ? C'est parce que je serai à New York. » (p. 45)

 

Davy, qui a alors 14 ans, doit négocier avec sa mère, pour emmener Fred, un teckel offert par sa grand-mère pour son huitième anniversaire.

 

L'adaptation à la grande ville est difficile pour le couple inséparable que forment le garçon et son chien parce que ce dernier ne dispose plus des grands espaces pour courir qu'il avait auparavant. En plus, la mère de Davy qui boit au quotidien a du mal à se faire à cette intrusion dans son appartement qui est aussi en partie son lieu de travail. Heureusement, le père du garçon, new-yorkais également, qui vit avec une nouvelle compagne, fait découvrir à son fils Central Park qui devient très vite un lieu de délectation pour le chien.

 

 

Davy doit aussi faire face – au sein de sa nouvelle classe – à un camarade, Douglas Altschuler, qui a sans cesse, vis-à-vis de lui, un comportement d'attraction et de répulsion.

 

Le professeur principal a placé Davy juste derrière Douglas, ce qui entraîne parfois des conflits de voisinage. Le lecteur découvre ensuite que cette place était celle du meilleur ami de Douglas, Larry Wilkins, atteint d'une très grave maladie.

 

Parce que le professeur d'anglais fait jouer à ses élèves des pièces de théâtre, les deux garçons vont peu à peu se rapprocher, après certes quelques péripéties. Leurs mères respectives, qui ont vécu des parcours de vie semblables, vont même encourager cette amitié.

 

Un jour, alors que les deux garçons jouent à terre avec le chien, Davy ressent une attirance pour son ami :

 

« Je regarde Altschuler, nous nous sourions. Et puis, je ne sais pas très bien ce qui se passe. J'ai l'impression que nous voulons tous les deux nous lever pour poursuivre Fred, mais nous restons couchés, avec Fred qui nous épie de là-bas, et nous qui épions plus ou moins Fred, mais sans nous décider à nous relever. Je ferme les yeux. Je me sens bizarre. Couché là, tout près d'Altschuler. Je n'ai pas envie de me relever. J'ai envie de rester là, comme je suis. Je ressens comme une sorte de frisson, je me secoue. Pas de froid pourtant. Bizarre. J'ouvre les yeux. Altschuler est toujours couché aussi. Il me regarde d'un air drôle et je suis sûr que je le regarde de la même façon. Tout à coup, Fred saute entre nous deux. Il me lèche la figure, puis celle d'Altschuler et commence un va-et-vient entre nous deux. Je suis persuadé que cette impression bizarre que je ressens va disparaître, mais après un moment nous voilà couchés là, tous les trois, nos têtes rapprochées. Il me semble que j'embrasse Altschuler et qu'il m'embrasse aussi. Pas à la manière de ce bête baiser que j'ai donné à Mary-Lou Gerrity à Boston, avant de partir. Juste comme ça, comme quand j'embrasse maman en vitesse. Et puis, nous nous asseyons en nous détournant l'un de l'autre. Fred est reparti. Il en a peut-être assez de nous deux. » (p. 147)

 

Le trouble est suffisamment sérieux pour que les adolescents s'interrogent sur ce « drôle de truc qui s'est passé » (p. 151) tout en mimant un comportement bagarreur pour se protéger :

 

« Altschuler me dit qu'il doit rentrer à la maison. Je lui réponds qu'il ne doit pas s'en aller à cause de ce qui vient de se passer sur le tapis. Bien sûr, il sait ça, dit-il et répète que nous étions vraiment chouettes dans la pièce. […] Pas de doute ! dit Altschuler et il saute soudain devant moi, les poings en avant comme un boxeur. Nous nous cognons dessus un moment comme si nous étions deux poids plume sur un ring. Je veux dire comme des vrais, des durs. Je veux dire, deux types comme Altschuler et moi ne doivent pas se tracasser ni se demander s'ils sont pédés ou quelque chose comme ça, pas de danger. Ça, non alors. » (p. 148)

 

Quelques jours après, les deux garçons se retrouvent seuls dans l'appartement de Davy ; ils goûtent à quelques bouteilles d'alcool puis s'endorment sur le tapis où la mère les retrouve, à son retour. Elle imagine alors entre eux une relation homosexuelle, ce qui va réamorcer leur questionnement.

 

« A son départ [celui de Douglas Altschuler], c'est l'au revoir le plus curieux, le plus étrange que j'ai jamais dit à quelqu'un – quelqu'un que j'ai vu tous les jours la semaine dernière, y compris le samedi toute la journée, et que je verrai tous les jours de la semaine à venir. […] je considère Altschuler d'une façon tout autre, toute nouvelle maintenant, à cause de ce que nous avons fait ensemble cette nuit. Attention, essayez de ne pas me comprendre de travers. Je n'éprouve aucune honte, c'est pas ça du tout. Y a rien eu de honteux à cela, c'est ce que je n'arrête pas de me dire. Nous avions parlé des filles avec lesquelles nous avions déjà été. Je lui ai dit que J'étais plus ou moins fiancé avec Mary-Lou Gerrity […] Il n'y a rien de ... enfin, d'anormal, pour Altschuler et moi, hein ? Je sais que ce n'est pas comme d'aller avec une fille. C'est juste quelque chose qui est arrivé comme ça. Ce n'est pas sale, ou ... J'sais pas ... Non ? » (pp. 157-160)

 

La mère de Davy appelle le père qui interroge ensuite son fils :

 

— Je ne sais pas pourquoi elle en fait une telle histoire. Nous nous étions endormis par terre dans le salon, cet après-midi. Est-ce un tel drame ?

— Je crois qu'elle voulait parler de quelque chose de plus.

— Oh, dis-je.

— C'est un ... un très bon ami à toi, Davy ?

— Oui. C'est Altschuler, je t'ai parlé de lui.

— Je n'essaie pas de fourrer mon nez dans ce qui ne me regarde pas, Davy, dit papa. Nous ne nous parlons pas beaucoup de ce qui est personnel et privé, mais parfois il n'y a pas moyen de faire autrement. Je crois deviner que tu as une sorte de béguin pour cet ami, c'est ça ?

— Un béguin ? je demande et je deviens tout rouge. J'sais pas...

— Je ne trouve pas d'autre mot, Davy.

— Je ne suis pas pédé ni rien de ce genre, si c'est ça que tu veux dire !

Cette fois, c'est papa qui devient tout rouge.

— Je le sais bien, Davy et je n'essaie pas d'en faire un drame, mais ta mère bien. Elle est très émotive… (p. 173)

 

Les rapports avec les adultes sont bien cernés. Si Davy juge sévèrement ses parents, c'est sans alacrité : il les décrit comme il les ressent ; c'est tout.

 

L'écriture de John Donovan, d'une extrême justesse, ne pèse jamais sur ce que les adultes appellent à tort "innocence" : ce roman dévoile le regard d'un adolescent préservé de tous les accommodements de la maturité, ce que les adultes nomment, quand le passé a laissé des blessures, "la cruauté de l'enfance".

 

Pudique et lucide (ce n'est pas incompatible), ce roman découpe – dans une narration qui se veut honnête – des zones d'ombre qui amplifient la relation homosexuelle ( ?), pourtant juste évoquée.

 

■ Fred et moi (I'll Get There. It Better be Worth The Trip / 1969), John Donovan, traduit de l'américain par Jean La Gravière, Duculot/Travelling, 201 pages, 1977, ISBN : 2801101265

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

 

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