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Le garçon bientôt oublié, Jean Noël Sciarini

Publié le par Jean-Yves

Ce qui effraie, c'est l'autre dans sa différence. Affronter la réalité de celui qui vit ailleurs est souvent au-dessus de nos forces. Notre douleur, nous la mesurons ; celle de l'autre nous échappe et devient dangereuse. C'est ce lieu d'instabilité et de panique que « Le garçon bientôt oublié » met en écriture.

 

« Bien sûr, Toni sait qu'il est un garçon et qu'il a seize ans. Hier encore, cela ne voulait pas dire grand chose. Il était Toni, avec des parents et des amis. Un point, c'est tout. Aujourd'hui, dans le miroir, il voit un étranger. Son corps à choisi un camp, pas son esprit. » (quatrième de couverture)

 

Le lecteur découvre dès le début les zones d'ombre de Toni Canetto : son goût ou plutôt sa hantise et son vertige de la mort.

 

« Depuis ma chambre, au neuvième étage, j'ai une vue imprenable sur le lac Léman. Souvent, je rêve qu'il me suffirait d'enjamber la fenêtre pour me retrouver dans ses eaux, nageant au milieu des ombles chevaliers et des corégones, entouré des cygnes et des canards colverts. Ce rêve, je l'ai fait des centaines de fois, moi perdu et seul dans cette chambre, enjambant la fenêtre et, telle une feuille tourbillonnante, me laissant tomber, délicatement, dans les eaux du lac Léman. Tout est beau et doux, apaisant ; je n'ai pas peur d'enjamber cette fenêtre. Je n'ai pas de corps, je ne suis qu'une âme, une feuille ou un oiseau, je ne risque rien à me laisser tomber ainsi. » (p. 28)

 

L'adolescent découvre peu à peu que le monde quotidien de l'enfance, tout à la fois rassurant et rugueux, vacille irrémédiablement, en proie aux lents étourdissements d'une inexorable découverte de soi.

 

La difficulté de Toni est attachée à l'image et à sa ressemblance, aussi au corps et à l'âme, qu'on pense trop souvent coulés d'un seul bloc, comme s'il existait une unité/identité originelle :

 

« Je ne sais pas qui je suis. » (pp. 17/23/27/29/40), écrit sans cesse l'adolescent dans des classeurs où il note tout.

 

Curieusement, c'est Rodrigo (le copain hétéro), qui – le premier – va faire figure de facilitateur. Par le truchement de la musique, où Rodrigo fait preuve d'une belle acuité. Il possède un enthousiasme indéfectible qu'il transmet à son ami. Complicité passionnelle ou prévenance amoureuse ? Si la relation entre les deux garçons est ardente dans sa tournure, la sexualité en est totalement absente.

 

« Quant à Rodrigo – encore aujourd'hui je ne sais toujours pas si je dois l'aimer ou le détester d'avoir fait ça, ce n'était presque rien, pourtant –, il m'a tendu une enveloppe. À l'intérieur, un bon d'achat pour la Fnac. Accompagné d'un petit mot :

Mon poco,

Parce que La musique est là et que tu ne l'entends pas. En attendant de pouvoir t'offrir le premier CD de « Le groupe », j'aimerais qu'ensemble nous choisissions le disque qui est fait pour toi. Et même si nous devons camper jour et nuit devant la Fnac je jure sur ma mère que nous le trouverons. Car, figure-toi, et même si je sais s que tu détestes notre musique (sale connard !), La musique ça peut changer la vie. Faudra que je t'en parle, un de ces jours. Tu n'y échapperas pas mon vieux.

Baisers humides mais virils,

Ton poco, Rodrigo » (pp. 43/44)

 

Ce sera ensuite Anthony (le chanteur Anthony Hegarty) qui apprendra à Toni à se servir de son cœur grâce à une de ses chansons entendue dans un café : For today I am a boy : 

 

« One day I'll grow up, I'll be a beautiful woman. / One day I'll grow up, I'll be a beautiful girl. / But for today I am a child for today I am a boy. / One day I'll grow up, I'll feel the power in me. / One day I'll grow up, of this I'm sure. / One day I'll grow up, I know whom within me. / One day I'll grow up, feel it full and pure. / But for today I am a child for today I am a boy. »

« Un jour je grandirai, je serai une femme magnifique. / Un jour je grandirai, je serai une jolie fille. / Mais pour l'instant je suis un enfant, pour l'instant je suis un garçon. / Un jour je grandirai, j'aurai la force en moi. / Un jour je grandirai, j'en suis convaincu. / Un jour je grandirai, je sais qui je serai au fond de moi. / Un jour je grandirai, pur sentiment de plénitude. / Mais pour l'instant je suis un enfant, pour l'instant je suis un garçon. » (pp .86/88)

 

Toni n'a alors qu'un désir : écouter en vrai cette chanson. Comme il apprend qu'Anthony donne un concert à Paris, il demande à ses parents l'autorisation de se rendre dans cette ville sous le motif de rejoindre un ami très cher. Les parents acceptent.

 

Le récit se poursuit ainsi dans la capitale française. A la sortie du concert, Toni se retrouve place Pigalle où il rencontre Rose, une prostituée vieillissante qui lui apportera son ultime révélation :

 

« Mais moi, je ne suis pas un homme. Je ne suis qu’un garçon, manqué, raté. Et Rose m’a fait ce cadeau inestimable, sa féminité. La mienne ainsi révélée. Baiser de son sexe à mon âme. Arrivé garçon paumé, réveillée princesse. » (p. 106)

 

Dans ce récit, il n'y a plus de présent tant il est absorbé par la mémoire. Le ton de Jean Noël Sciarini tranche : vif, élégant, noir et ravageur ; il lui permet d'atteindre sans crier gare les carrefours secrets où le désespoir (sera-t-il transitoire ?) donne le vertige. Une descente aux enfers. Le paradis de Toni est dans le lointain, toujours, là-bas, en direction de quoi il s'évertue à regarder. En attendant, Toni doit vivre les humiliations comme un paradis provisoire…

 

« Le garçon bientôt oublié » est un livre bouleversant et tonique, ouvert sur la création de soi, que le lecteur contemple, émerveillé.

 



« Qui je suis Qui je suis (une fille) Qui je suis, une fille. Je suis une fille, et ça me paraît absurde, irréel, à présent, d'être un garçon. D'avoir été un garçon. Ils devraient comprendre cela. Ma famille, mes amis. Au collège, on nous parle toujours de logique, de rationalisation, d'esprit de synthèse. Pas de place laissée au cœur, aux tripes: "Ce n'est pas grâce à eux que vous obtiendrez votre certificat de maturité !" À cause de mon fichu cerveau, je n'ai fait que m'emmêler la vie et les pinceaux, avec toutes mes listes stupides, mes questionnaires débiles... (j'en fais encore, mais c'est afin de laisser croire au garçon bientôt oublié qu'il a toujours ce pouvoir sur moi, infléchir mes sensations par ses pensées.) Je veux y aller doucement, pour moi, pour les autres. Mais je sais que, un peu plus chaque jour, je dois étendre un joli territoire à l'intérieur: celui où est née la petite fille, où s'épanouira la jeune femme, et où s'éteindra, apaisée et sereine, la vieillarde. Mon nouveau pays. Ou plutôt, ma nouvelle patrie. Féminine et souveraine. Mais où j'espère tant ne pas être seul(e).  »
(p. 144)

 

 

Les zones où écrit Jean Noël Sciarini sont dangereuses. Elles donnent le vertige. Rien à quoi se raccrocher. D'où vient alors la jubilation du lecteur ? Est-ce la sobriété de l'écriture qui, par son économie (a contrario de l'ampleur des désastres qu'on imagine), fait grâce de toute complaisance tragique ?

 

« Ne m'appelez plus Toni. Appelez-moi le garçon bientôt oublié. » (p. 119)

 

Toni est un équilibriste ; il a une manière étonnante de se tenir toujours sur le fil, à la limite du moment où il devrait tomber d'un côté ou de l'autre et où, d'un mouvement miraculeux, il ne tombe pas. Oui, Toni est un danseur de corde : à droite le gouffre du pathos ; à gauche l'abîme d'une indécence gratuite et écervelée, et au milieu, le fil étroit d'un « roman confession » où la mort – en perspective – et les désirs font figure de balancier.

 

■ Éditions L’École des Loisirs/Médium, mars 2010, ISBN : 978-2211201278

 


Lire l'avis de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com.

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