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Gare aux familles par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

Aux yeux des partisans du mariage pour tous, la loi qui vient d’être votée va dans le sens de l’égalité. Dorénavant, tout un chacun pourra dire «oui» devant le maire même si son partenaire n’est pas du sexe opposé. Bientôt, ce sera aussi la filiation pour tous. On aura le droit de faire des enfants qui seront rattachés à deux pères ou à deux mères. En bref, ce sera la famille pour tous. Chaque individu aura le droit de fonder une vraie famille égale à celle des autres.

 

Pourtant, cette manière de voir les choses prend le mot égalité au sens très étriqué, mesquin, voire fourbe. On sait en effet à quel point la famille est source d’inégalités sociales. D’abord entre les hommes et les femmes. Celles-ci portent encore la plus grande part du poids de la reproduction, pratique mais aussi culturelle et psychique. La subjectivité féminine est construite en fonction de cette charge, de cette position au regard des hommes et des enfants, depuis qu’elles sont des petites filles et jusqu’à leur mort. Les enfants non plus ne naissent pas égaux. On sait sans être devin que notre destin aura la marque de la famille où nous sommes nés.

 

C’est le thème du film The Place Beyond the Pines, de Derek Cianfrance. Il nous montre comment deux individus du même âge et d’un tempérament similaire ont des parcours de vie diamétralement opposés du fait de leurs origines familiales. L’un, le pauvre, meurt pendant un braquage. L’autre, le policier qui l’a tué, dont le père est un magistrat très renommé, devient procureur d’un grand Etat américain. Le périple des deux personnages est beau et tragique non pas comme une vie, mais comme un destin.

 

Ainsi, au nom de l’égalité de fonder des familles par le mariage et la filiation, on valide indirectement toutes les inégalités dont ces institutions sont la source. Or, si l’on prenait le mot égalité au sérieux, on pourrait faire des réformes d’une tout autre envergure. On envisagerait des formes de vie communes pour les adultes et d’éducation des enfants conçues comme de véritables moteurs d’égalité sociale. Les enfants ne seraient plus élevés dans des familles (ce qui libérerait les femmes). Ils grandiraient dans des structures collectives dont l’un des buts serait la mixité sociale. Ce faisant, le niveau économique et social des enfants serait différent de la classe sociale de leurs parents. En bref, jusqu’à leur majorité, les enfants auraient une classe propre, à part, qui ne tiendrait pas compte de celle d’où ils viennent. Pour financer un tel projet, on créerait une contribution spécifique selon les revenus de chacun. Et pour parfaire l’égalité, on ferait en sorte de cacher aux enfants la situation de classe et de fortune de leurs parents. Les jeunes n’auraient accès à cette information qu’à leur majorité.

 

On rétorquera que les inégalités surgiraient quand même dans cette sorte de république méritocratique. Sans doute. Mais elles n’auraient pas les familles comme origine. En tout état de cause, cette influence familiale serait beaucoup moins importante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Qui plus est, les inégalités auxquelles les enfants devront se confronter à l’âge adulte seront plus difficiles à tolérer et à justifier car ces individus auront connu l’égalité jusqu’à leur majorité. Alors que le type de famille que nous connaissons aujourd’hui secrète une idéologie qui fait apparaître les inégalités de classe comme une sorte d’évidence. Cela explique sûrement le fait que les sociétés insurrectionnelles et révoltées des années 70 haïssaient les familles alors que la nôtre la vénère, la chérit, la prend pour le nec plus ultra de l’accomplissement humain.

 

Or, plus les inégalités augmentent, plus les richesses se concentrent chez une minorité et plus la misère s’accroît dans la majorité, plus nous trouvons que la famille est un bonheur dont tout un chacun devrait profiter - même ceux que l’on tenait jadis pour des anormaux.

 

Peut-être un jour - le jour où la famille que nous connaissons disparaîtra dans son sens actuel - se souviendra-t-on de cette période du mariage pour tous avec un sourire amer. On dira que c’était la période où le capitalisme de caste, héréditaire, anti-individualiste, anti-femmes, anti-enfants et furieusement inégalitaire avait cherché son dernier subterfuge pour continuer d’exister. Une période tellement sombre que même les groupes dits de gauche, voire d’extrême gauche, qui dénonçaient les inégalités sociales n’osaient pas s’en prendre à la famille. Bien au contraire. On chuchotera dans les dîners : en ce temps-là, on pensait que la famille était aussi naturelle que le soleil, la mer, les saisons, la pluie et la nuit. Le fanatisme était si puissant que la psychologie de bazar, cette chienne de garde de la famille, avait réussi à faire triompher ses divinations, ses prédictions, ses menaces et ses dictats sur la politique. C’était une époque où l’on avait déclaré la guerre aux violences envers les enfants alors que la société dans son ensemble s’acharnait à ruiner leurs chances d’avoir une vraie vie au lieu de n’avoir qu’un destin.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 4 mai 2013
 

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