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Gonçalves Dias, poète brésilien par Max Jurth

Publié le par Jean-Yves

La poésie romantique de l'Europe, au contraire de ce qu'on pourrait attendre de son exaltation sentimentale, est très pauvre en vers consacrés à l'amitié ; presque rien n'y est dit en l'honneur des jeunes gens ; presque jamais cette admiration n'est avouée sous le nom d'amour. Il devait être réservé aux temps postromantiques de se libérer – pour quelques esprits au moins – des tabous médiévaux.

 

Ce recul romantique ne saurait nous étonner, vu que cette époque cherchait surtout son inspiration dans le Moyen-âge, de même que le classicisme et le néo-classicisme procédaient de l'Antiquité grecque et romaine. Aussi trouvons-nous dans ces deux derniers styles beaucoup plus de pages qui nous réjouissent, chez Schiller un hymne ardent à l'amitié, chez Goethe quelques passages assez hardis dans son Divan, chez d'Annunzio une magnifique églogue dédiée à un enfant et où se manifeste l'authenticité de son paganisme, chez Kavafis l'amour grec comme centre de gravité d'une renaissance de la poésie hellénique.

 

De toutes ces pages émane une franchise qui mérite notre admiration, tandis que les quelques confessions romantiques souffrent d'un je ne sais quoi de trouble, d'une sorte de mauvaise conscience. Ainsi par exemple les poésies du comte Adelswärd von Platen. On dirait que ce poète, authentiquement homophile, a pris pour tâche principale d'encombrer, de dissimuler les quelques cris sincères qui s'échappaient de son cœur sous un bric-à-brac de compositions héroïques, religieuses, folkloriques, de comédies médiocres, bref de tout ce qui était alors à la mode.

 

Il serait pourtant intéressant de savoir quelles traces peut avoir laissées une âme sensible à l'amitié, avec l'exaltation romantique, dans un pays où le veto contre l'homophilie était moins prononcé, et où surtout l'amitié risquait moins d'être considérée comme suspecte. C'est à ce titre que je présente le Brésilien Gonçalves Dias (1823-1864).

 

Au Brésil, nous constatons, tant en matière de poésie que de vie, l'inverse de ce qui s'est passé en Europe : là, un poète de l'époque romantique a pu chanter l'amitié dans les termes que nous allons voir, mais personne, à ma connaissance, n'a osé, depuis, y prononcer le mot d' « amour » sans préciser qu'il s'adresse à une femme.

 

Mais ne nous réjouissons pas trop de notre trouvaille. Certes, le Brésil de ce temps était favorable à la confession de tels sentiments ; tout était à créer, du point de vue de la culture, dans ces régions sauvages, ce qui signifie qu'on pouvait y faire à peu près ce qu'on voulait : c'était la liberté des pionniers. Mais les Brésiliens d'alors n'avaient pas encore confiance dans leurs propres forces ; aussi voyons-nous Gonçalves Dias se rendre, comme tous ceux qui auront à apporter une pierre à l'édifice naissant de la culture brésilienne, à l'Université de Coïmbre au Portugal.

 

Là, il se trouve au milieu du romantisme portugais, nullement supérieur à celui des autres pays européens. Il y acquiert une solide érudition, qui se retrouvera dans les épigraphes inattendues, dans toutes les langues, dont il ornera ses poèmes. Mais pour le premier poète brésilien, on aurait souhaité une autre formation que celle de Coïmbre. A quoi nous sert, dans ses Poesias Americanas, la connaissance qu'il a de Goethe, de Chateaubriand et de Victor Hugo, si, d'un autre côté, il se trompe sur le nom des prêtres indigènes – qu'il appelle piaga, alors que leur nom véritable était païé –, sans compter un nombre incalculable d'autres absurdités linguistiques et ethnologiques ?

 

Une telle carence est désolante, car il avait, outre le génie, une tradition familiale qui aurait dû l'initier à l'âme indigène de façon inégalable : il comptait parmi ses aïeux des Portugais, des Indiens et probablement des Africains.

 

Il est également navrant que la formation romantique portugaise qu'il reçut à Coïmbre l'ait détourné de l'inspiration authentique qu'il aurait dû puiser dans sa terre natale, et notamment du thème de l'amitié. Car il n'est pas niable que, dans toute son œuvre, ce qui dépasse de beaucoup le reste est précisément ce qui nous intéresse ici. Comment pourrait-il en être autrement d'un poète qui affirme

 

mes plaisirs

Étaient uniquement mes amis, — eux seuls

Seront mes amours en ce monde.

 

Pourquoi fallut-il que celui qui parlait ainsi crût nécessaire de remplir des volumes et des volumes de poèmes sur les exploits médiévaux des chrétiens contre les Maures et sur les méditations d'un moine d'autrefois, de ces temps glorieux peut-être pour les rois de Portugal mais désastreux pour le progrès de la civilisation européenne ? Pourquoi écrivit-il des vers aussi révoltants que ceux-ci :

 

C'était un très bon chrétien

Qui brûlait beaucoup d'hérétiques

Dans le feu de l'expiation ?

 

Pourquoi surtout imita-t-il si abondamment le clinquant bon marché de la poésie amoureuse de son temps ?

 

Il y a pourtant un mot, un seul, qui, par sa fréquence, donne à ces lieux-communs une note personnelle et brésilienne : « chasteté ». C'était là une notion très chère aux Brésiliens, et dont il est très difficile de donner une définition exacte

 

Dans les rameaux les oiseaux, trillant,

Et sautillant,

Chantent leur chaste amour.

 

Or j'ai maintes fois observé, même au Brésil, le piaillement et le sautillement des oiseaux en amour, mais je ne les ai jamais trouvés chastes. J'en conclus qu'un Brésilien qui voudrait s'appuyer sur les vers que je viens de citer pour affirmer que les amitiés exaltées de Gonçalves Dias furent chastes n'auront pas là une argumentation très solide.

 

Certes, on pourrait objecter que, comme les poèmes de Gonçalves Dias où il est le plus question de l'amitié se trouvent dans son premier recueil, et que ses autres œuvres ne parlent plus que de femmes en termes sentimentaux, il a pu changer d'avis sur la question de ses « seules amours ». Mais, dans la préface de ses Derniers Chants, qui est une lettre adressée à un ami, il parle toujours le même langage :

 

« Mieux que personne tu le sais ; tu peux aisément sonder les arcanes de ma conscience, et il ne te sera pas difficile de découvrir le secret de mes tristes inspirations. Mes premières et mes dernières pensées sont à toi : ce que je suis, ce que j'étais, c'est à toi que je le dois, à ton noble cœur qui, aux meilleures années de ma jeunesse, battait constamment au côté du mien, à la brise bienfaisante de ton amitié solide et franche, au prodige de deux cœurs si unis l'un à l'autre, de deux âmes si jumelles que l'une reformait la pensée de l'autre à peine énoncée, aux sentiments uniformes de deux cœurs qui se parlaient, se devinaient, se répondaient sans l'aide des paroles... C'est un devoir de gratitude, auquel je suis attiré par toutes les forces de mon âme, d'écrire ici ton nom, qui sera peut-être le dernier que j'écrirai dans mon œuvre, le dernier que mes lèvres prononceront si, dans mon agonie, je peux encore le détacher de mon cœur... Si je suis entré en lutte, et si j'ai cherché à disputer au temps une faible parcelle de sa durée, ce n'est pas par orgueil ni par amour de la gloire, mais afin que, lorsque nous serons morts tous les deux, une seule de mes productions, si elle survit à l'oubli, prolonge dans les générations futures la mémoire de toi et de moi... »

 

Gonçalves Dias garda donc toujours en son cœur cette amitié comme la source d'inspiration la plus profonde de ses poésies, mais il n'a que trop imité ses modèles en s'abstenant de faire d'elle le sujet de ses vers.

 

Il aurait pu être le poète romantique de l'amitié qui manqua à l'Europe, de même qu'il aurait pu être le plus grand romantique de langue portugaise et le plus authentique poète « américaniste ».

 

Il nous a du moins laissé quelques vers sur l'amitié, où l'ardeur fait excuser les imperfections dues à sa jeunesse, parmi un fatras de lieux-communs sonores, fruit de son stage à Coïmbre.

 

Arcadie n°57, Max Jurth, septembre 1958

 

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