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Herculine Barbin, dite Alexina B, présenté par Michel Foucault

Publié le par Jean-Yves Alt

Bouleversant document que ce témoignage, empreint de finesse et de modestie, qui, à travers les yeux d'une fille simple, rapporte la plus troublante des expériences, celle de se retrouver homme après avoir vécu en fille.

C'est cet « exil » qu'eut à endurer Adélaïde Herculine Barbin, née en 1838 à Saint-Jean-d'Angely et retrouvée morte trente ans plus tard sous l'état civil d'Abel Barbin, dans une chambre du quartier de l'Odéon où elle s'était donné la mort, asphyxiée par les émanations d'un réchaud à charbon. À ses côtés se trouvait le manuscrit de ses souvenirs, resté inachevé, que Michel Foucault contribua à faire connaître.

« Le vrai ne dépasse-t-il pas quelquefois toutes les conceptions de l'idéal, quelque exagéré qu'il puisse être ? Les métamorphoses d'Ovide ont-elles été plus loin ? » interroge Abel, alias Herculine, du profond de son désarroi.

Depuis l'époque de la puberté, des indices n'avaient cessé de jeter le trouble en son esprit sans qu'elle puisse les interpréter.

« À cet âge, où se développent toutes les grâces de la femme, je n'avais ni cette allure pleine d'abandon, ni cette rondeur de membres qui révèlent la jeunesse dans toute sa fleur. Mon teint, d'une pâleur maladive, dénotait un état de souffrance habituelle. Mes traits avaient une certaine dureté qu'on ne pouvait s'empêcher de remarquer. Un léger duvet qui s'accroissait tous les jours couvrait ma lèvre supérieure et une partie de mes joues. [...] Quant à ma taille, elle restait d'une maigreur vraiment ridicule. Tout cela frappait l'œil, je m'en apercevais tous les jours. »

Au séminaire où elle partage la vie des pensionnaires, rien ne semble pourtant alerter ses camarades. Seule elle perçoit, sans la comprendre, sa différence, qui lui demeure énigmatique – tout comme elle le reste au lecteur jusqu'à la révélation finale.

Le souvenir lui revient d'une scène de baignade avec ses compagnes où toutes se déshabillent à l'exception d'elle seule :

« Qui m'empêcha d'y prendre part ? Je n'aurais pas pu le dire alors. Un sentiment de pudeur, auquel j'obéissais presque malgré moi, me contraignait à m'abstenir, comme si j'eusse craint, en me mêlant à ce divertissement, de blesser les regards de celles qui m'appelaient leur amie, leur sœur ! »

À cette même époque, elle ressent les premiers émois à l'endroit de ses camarades.

« J'avais un cœur de feu. »

Mais, encore ignorante des choses de la vie, elle ne soupçonne rien des passions qui agitent les hommes.

« Une préoccupation constante s'était emparée de mon esprit, j'étais dévorée du terrible mal de l'inconnu. »

À ce mal s'ajoutent bientôt des souffrances physiques qui ne cessent de la tourmenter.

« [Elles] se manifestaient surtout la nuit et m'ôtaient jusqu'à la possibilité de pousser le moindre cri. »

Et puis c'est le scandale, elle devient l'amant de la fille de la directrice de la pension, où elle est devenue elle-même institutrice. À partir de cet événement, de même que dans les romans sentimentaux le passage du "vous" au "tu" signale que les amants ont partagé une nuit d'amour, tous les adjectifs qualifiant Herculine, qui étaient jusque-là employés au féminin, deviennent masculins. On l'envoie consulter un médecin qui décrète la nécessité d'un jugement en rectification de l'état civil de la jeune fille.

Le texte d'Herculine demeure très discret sur les résultats de cet examen (1). Dès lors, la vie d'Herculine devenue Abel bascule dans l'inconnu, le désert, l'indétermination et la solitude auxquels seule la mort pourra l'arracher.

« Je m'ensevelis vivant, jeune, dans cette solitude éternelle que je trouve partout au milieu des agitations de la foule. »

Mais avant de mourir, Herculine a le courage d'épancher sur le papier cette douleur que peu de ses sœurs (de ses frères) en hermaphrodisme ont eu le loisir d'exprimer.

« Moi, élevé jusqu'à l'âge de vingt et un ans dans les maisons religieuses, au milieu de compagnes timides, j'allais comme Achille laisser loin derrière moi tout un passé délicieux et entrer dans la lice, armé de ma seule faiblesse et de ma profonde inexpérience des hommes et des choses. […] Et maintenant seul !... seul !... pour toujours ! Abandonné, proscrit au milieu de mes frères ! […] Dans ce vaste univers où toutes les douleurs ont place, tu y chercheras en vain un coin pour y abriter la tienne. Elle y fait tache. […] Je plane au-dessus de toutes vos misères sans nombre, participant de la nature des anges ; car vous l'avez dit, ma place n'est pas dans votre étroite sphère. À vous la terre, à moi l'espace sans bornes. […] Et c'est à moi que vous jetterez votre insultant dédain, comme à un déshérité, à un être sans nom ! »

Est-il possible d'exprimer avec plus de délicatesse le fatal exil de l'hermaphrodite ?

■ Éditions Gallimard, 1978, ISBN : 2070299600


(1) : on trouve de nombreux détails dans le rapport publié par le Dr Tardieu en 1874 dans « La Question médico-légale de l'identité dans ses rapports avec les vices de conformation des organes sexuels » (pp. 147-148, sur l'exemplaire du site Gallica) :

« Les traits du visage […] restent indécis entre ceux de l'homme et de la femme. La voix est habituellement celle d'une femme, mais parfois, dans la conversation ou dans la toux, il s'y mêle des tons graves et masculins. Un léger duvet recouvre la lèvre supérieure [...]. Les règles n'ont jamais paru. […] La région sus-pubienne est garnie de poils noirs […]. À la partie supérieure se trouve un corps péniforme, long de 4 à 5 centimètres […]. Ce petit membre aussi éloigné par ses dimensions du clitoris que de la verge dans l'état normal, peut, au dire d'Axelina, se gonfler, se durcir, s'allonger […] »


Lire « Mes souvenirs par Adélaïde Herculine Barbin » paru au éditions Le Boucher.


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com


Lire l'article de Michel Foucault paru dans la revue Arcadie n°323 (novembre 1980) : Le vrai sexe

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